vendredi 8 mai 2020

L’ Armée des ombres




1er mai 2020 et 46ème jour de confinement. La météo est maussade et le muguet a le bourdon. Pas de cortèges de vieux syndicalistes, ni de stands bières saucisses et encore moins de camions avec du gros son pour danser derrière. On peut uniquement défiler en ligne ou taper sur une casserole à la fenêtre pour signifier son insoumission. L'inventivité individuelle est incroyable : des Playmobil brandissent des pancartes sur Twitter, L'Internationale fait vibrer les cœurs sur Facebook, mais il manque l'émulation collective et les bains de foule. Melechon a pris un râteau sur les réseaux sociaux. Rien ne vaut le terrain et les pavés, même si les plages sont fermées.
Des visionnaires tels que Karl Marx, Friedrich Engels ou encore Rosa Luxemburg, militante et théoricienne du mouvement socialiste, se sont battus pour un changement de société et un monde du travail où le capitalisme  offrirait une place digne à l’être humain. Que penseraient-ils de cette drôle de guerre, où l'on célèbre tardivement des professions dénigrées et où le télétravail ou plutôt le travail à distance forcé et dégradé devient légion ? 

Beaucoup de gens applaudissent les personnels qui sont au front, tous les soirs à 20h : « Bravo aux soignants », « Bisous à l’équipe de Carrefour Express », « Merci à nos héros ».... Vous exprimez haut et fort votre reconnaissance mais vous allez aux manifs pour défendre le service public et dénoncer la fracture sociale? Il n’y a pas de héros, il n’y a que des gens ordinaires qui font bien leur boulot. Dans ces temps troublés de pseudo unité nationale, le recours à la rhétorique guerrière feint d’élever à la grandeur des gens qu’on sous-traite dans l’échelle sociale. 

Je suis un soldat de la troisième ligne, à l'activité définie comme non essentielle pour surmonter la crise actuelle. Certes, les chargées de relations publiques viennent bien après la farine et le papier toilette dans la liste des éléments fondamentaux, mais nous ne sommes pas seulement des êtres futiles qui traînent dans les cocktails, serrent des mains et sourient sur les photos. Quand l’épidémie aura été vaincue, les gentils organisateurs permettront de relancer les rencontres conviviales et soutenir le secteur événementiel fortement impacté. Votre Ministre des Apéritifs reprendra bientôt du service !

Comme un quart des français, j'ai été balancée chez moi le 16 mars dernier avec pour consignes de ne pas bouger et de maintenir ma productivité, loin de mon terrain de jeu habituel. Sauve qui peut, trois dossiers embarqués à la hâte et cap sur la maison. Les hommes ne naissent pas égaux en matière de logement et pour la majorité télétravail rime avec cohabitation familiale compliquée ou claustrophobie dans un appartement trop petit. À la libération, je propose de rebattre les cartes et de rééquilibrer les situations. « Échange HLM surpeuplé à Clichy-sous-Bois contre villa avec vue sur mer. » Tous chez Guillaume Canet au Cap Ferret !

Pendant ces longues semaines d’enfermement, j'ai vu la nature refleurir à travers la vitre, enchaînée à mon bureau improvisé. Je travaille depuis longtemps de façon autonome et nomade mais il y a une différence entre l'éloignement choisi et subi. Nous avons pris le maquis malgré nous.

Plus que jamais ce chamboulement radical fait ressortir l'absurdité du monde de l'entreprise et l'inutilité de certaines fonctions. Nos N++++ n'ont de cesse de s'approprier les formules du moment comme « se réinventer », « préparer l'après », « se mettre en mode agile » alors qu'ils font strictement l'inverse et répètent à l'infini leurs erreurs habituelles. 

Le droit à la déconnection existe mais pour beaucoup de personnes les jours se confondent avec les nuits, les weekends et les vacances ont disparu de leurs agendas surchargés. Cela peut s’expliquer par la peur du vide, le besoin de tromper l’ennui ou le retour du spectre de la récession. Certaines entreprises ont mis à disposition de leurs employés des cellules d’écoute psychologique pour se couvrir en cas de pépin.  


Distanciation sociale oblige, mes interlocuteurs sont désormais des visages flous et hirsutes sur un écran ou de simples ronds avec des initiales qui parlent, lorsqu’on coupe les caméras pour soulager le réseau. La femme qui ne sourit jamais, alias Cruella la Directrice Générale, nous rassure régulièrement sur You Tube et nous indique comment mieux vivre ensemble cette grande aventure collective. Le scénario est digne d’un blockbuster d’anticipation dans lequel les hommes seraient gouvernés par un état totalitaire et équipés de puces électroniques détectant leurs mouvements et perçant leurs pensées les plus secrètes. L’ambiance reste pleinement apaisée et bienveillante. 

Comble de l’absurde, j’ai passé mon entretien professionnel le 8ème jour du confinement. Ma responsable hiérarchique, obsédée par le contrôle et le reporting, a insisté pour le maintenir, m’incitant à faire abstraction de la déflagration qui venait de nous frapper. « Le monde est en train de s’écrouler et tu me demandes de me projeter et de fixer des objectifs par rapport à des opérations qui sont annulées. Ma seule ambition est de survivre. », ai-je indiqué en introduction. La bullshit jobeuse a aussitôt buggé et cessé de pianoter sur son clavier. Ont suivi trois heures de dialogue de sourds, un téléphone fracassé contre le mur et une envie miraculeusement surmontée de fumer des substances illicites mais j’ai eu gain de cause. Victoire par KO. Rien n’a été défini et nous reprendrons cet échange le plus tard possible. 

Ce premier acte de résistance a marqué l’entrée dans une nouvelle phase : l’acceptation et la reprise en main. Éprouvante et passionnante, la période révèle plus que jamais notre capacité à nous adapter, à faire preuve de rigueur, de réactivité, de créativité et de solidarité professionnelle ou pas.  Les chamailleries se transposent dans la galaxie numérique avec toujours en conclusion l'incontournable "Prends-bien soin de toi!", fortement chargé en hypocrisie sociale. 

J’ai hâte de retrouver la vraie vie et l’overdose technologique me guette. Le téléphone est un pis-aller, les e-mails une corvée et Skype est laid comme une télé d’hôpital. L’un de mes amis lance une bande pré-enregistrée de gamins braillards lorsque les réunions Zoom s’éternisent trop, afin de pouvoir s’éclipser pour urgence parentale. Je tiens à préciser qu’il n’a pas d’enfants. 

La bonne ou mauvaise nouvelle est que le télétravail va continuer voire se généraliser. Nous sommes toujours là, bientôt déconfinés, mobilisés, révoltés et allons écrire une vraie charte quant à cette nouvelle façon de travailler. Nous ne reviendrons pas à la normalité car la normalité, c’était le problème. Rendez-vous dedans, dehors ou quelque part dans le cloud étoilé. No Pasaran. 

mardi 14 avril 2020

LE DÔME



“Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre”. Les Pensées de Pascal, lointains souvenirs du lycée, trouvent dans le contexte actuel une résonance particulière. 

Selon Blaise Pascal, chaque personne est en proie au divertissement, qui consiste à la recherche désespérée d’une consolation face à la difficulté d’être soi. Contre ce gesticulement métaphysique, Pascal revalorise le calme, le repos, voire l’apathie comme source de stabilité, de clairvoyance et d’acception de notre condition. La revanche de Blaise. J'étais pourtant une élève assidue et attentive en cours de philosophie, contrairement aux fondus de maths qui estimaient que cela ne servait à rien. Pourquoi une telle mise à l'épreuve ? 

En réalité, je m’accommode assez bien de ce rapport au temps suspendu. Après la sidération, nous entrons dans une phase d’appropriation de cette mise sous cloche imposée. J'adapte comme je peux mon activité professionnelle à la distance et à la sédentarité, malgré la résistance de chefaillons qui s'accrochent à leurs bullshit jobs et à des schémas stériles. Une crise offre aussi l'opportunité de faire le grand ménage. Certains resteront sur le carreau et la pyramide managériale pourrait être inversée. 

Le rire est revenu sur France Inter après une période anxiogène où la programmation combinait bonnes pratiques pour supporter le confinement et rediffusions d’émissions du monde d’avant. Les chroniqueurs habituels émettent depuis chez eux, avec la drôlerie et le ton irrévérencieux qui les caractérisent. Un étrange retour à la normale semble se mettre en place où chacun compose au jour le jour, sans oser penser à l’Après. 

Ce moment est très stimulant pour la création mais gare à la romanisation de la situation qui est un privilège de classe. Je reste dans une posture humble, consciente d'être beaucoup mieux que lotie que le plus grand nombre. Je vis dans un cadre agréable, entourée de voisins attentifs et solidaires qui ne me dénoncent pas à la Gestapo quand je vais acheter une baguette de pain. Ce n'est pas parce qu'on est en guerre qu'il faut retrouver les réflexes de la dernière. 

Je renoue avec mes aspirations journalistiques, mais ne peux qu’observer les événements depuis mon balcon. Nous passons brusquement d'une civilisation de la mobilité à une obligation d’immobilité. Agir, c'est rester chez soi. Il est aussi dangereux d'aller faire ses courses que pendant le siège de Sarajevo sauf que la menace ne vient pas de tirs de snipers mais d’un ennemi invisible. Il y a dans la planète, beaucoup d'êtres plus forts que nous, notamment un virus  minuscule. 

Le monde se réinvente dans le cloud. Les activités et la vie sociale sont transposées sur la toile. Les agendas se remplissent, les Apéros Whatsapp s’improvisent. On n'a jamais autant parlé, débattu, pris des nouvelles de nos proches que depuis que nous sommes physiquement séparés. En deux clicks, on abat les frontières terrestres qui sont désormais fermées. Tout le monde s'y met, même les plus réfractaires. Gare à cet afflux de technologies non-maîtrisées dans notre intimité et à la possible intrusion de pirates du net mal intentionnés. Les écrans nous rapprochent et nous aliènent. Les ordinateurs et les téléphones ont pris le pouvoir. L’intelligence artificielle semble triompher mais Skype ne remplacera jamais un bisou. 

L’offre de sport en ligne explose et on ne sait plus où donner de la tête. J’ai testé un tutoriel « Dance comme Beyoncé » sur ma terrasse pour la plus grand joie du voisin d’en face. J’ai du rapidement me replier dans l’appartement. Pour vivre heureux, vivons cachés. Quid des statistiques concernant le développement du voyeurisme et l’apparition de Roméo monte-en-l’air? 

Le confinement n'est pas total en France. Certains motifs longuement décrits dans le auweis dédié permettent de sortir de son domicile. Du point de vue d'un nord-coréen, cela correspond à la liberté absolue. À l'extérieur, le silence règne, la mort rôde, des pigeons faméliques cherchent les miettes que les mamies ne jettent plus, surveillés de près par d'autres espèces d'oiseaux carnivores. 

L'aventure, c'est de faire la tournée des commerçants du quartier. Je boycotte la grande distribution qui a contribué à causer notre perte et continue de se rincer. Je me pomponne pour aller à la pharmacie, refais le monde avec le boucher, prends mon pied en achetant des fraises gariguette et des haricots verts. Balayés les idéaux féministes, l'avenir est à la maison. "Cuisine, ménage, patrie ! "  scandent avec conviction les nouvelles converties. Après avoir levé le poing, je brandis le balai et la serpillière. 

La pratique sportive individuelle et les promenades sont autorisées une fois par jour, pour une durée maximum d'une heure et dans un rayon d'un kilomètre. Les rescapés s'engouffrent dans cet espace réduit de respiration, avec toujours un fond de culpabilité car les consignes ne sont pas très claires, surtout quand on tombe sur un policier pinailleur. J'ai été contrôlée pour la première fois de ma vie devant chez moi. "Papiers !" L'officier a mis du temps à déchiffrer mon attestation manuscrite. Je ne fais pas partie du corps des héros soignants mais mon écriture est digne de celle d'un médecin surmené. D'un air soupçonneux, le représentant de l'ordre m'a demandé :"Vous êtes sûre que vous allez vous promener Madame, vous n'allez pas jouer au tarot chez des amis." "Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'ai horreur des jeux de cartes. C'est pareil pour la pétanque.", ai-je rétorqué, imperturbable. Il a poursuivi : "Et puis vous n'irez pas loin. Un rayon d'un kilomètre, cela correspond à un carré autour du pâté de maisons, 500 mètres fois 500 mètres." J'ai acquiescé docilement, jugeant inutile d'entrer dans un débat mathématique stérile. Vis ma vie de porteur de l'étoile jaune ou de jeune de banlieue. Un peu plus loin, mon interlocuteur a ordonné à un SDF de rentrer chez lui. 

Je veux bien respecter les règles de distanciation sociale mais sauf erreur de ma part, notre pays n'a pas encore basculé dans un régime totalitaire répressif. Gare aux abus de pouvoir et vivement la reprise des manifs, ce qui est dans notre ADN et constitue la fameuse French Touch. 

C'est en Jlo triomphante que je surmonterai tout ça et j'irai voir Sarajevo ! No Pasaran ! 

samedi 28 mars 2020

Youyou simple chien



En ces temps troublés de coronavirus, l'organisation de notre société est totalement chamboulée et se recentre sur l'essentiel. Les cadres du secteur tertiaire sont confinés chez eux, confrontés à leur incapacité de produire. Les mamans sont renvoyées au foyer, bon gré mal gré, pour s'occuper des enfants privés d'école et de copains. « Travail, famille, patrie » oblige. Ce sont les paysans, les ouvriers, les employés smicard, les routiers, les bouchers, les boulangers, les éboueurs, les facteurs, les livreurs Deliveroo qui font tourner le pays. Bravo et merci à tous ces « derniers de cordée » et honte à certaines grandes enseignes qui promettent une prime minable de 1000 euros à leurs salariés, envoyés au front sans armes ni protection. La valeur du travail et le mérite de l’armée des invisibles sont reconnus un peu tard.

Je me sens tellement inutile, enfermée dans ma cage. J'ai honte de dire que comme beaucoup de français, je m'ennuie. Des chaînes de solidarité vont certainement se mettre en place pour les relayer et ainsi permettre à chacun de participer à l'effort collectif.

Le plus difficile à gérer est la soudaine privation de liberté et l'espace de circulation réduit à peau de chagrin. Non sans une certaine émotion, j'ai fait  il y a déjà une semaine et peut-être pour la dernière fois mon footing quotidien le long du Canal du Midi. Tous les parcs et jardins municipaux, les voies pédestres et cyclables des berges de canaux, cours d’eau et plans d’eau, les zones de loisirs, les sentiers de randonnée balisés sont interdits au public à compter du 21 mars 2020. Adieu cher Canal. Bientôt ce parcours devenu presque lassant me semblera plus beau que toutes les plages des Caraïbes réunies. J'ai bien fait de voyager avant. Je suis une récente convertie au slow tourisme et espère juste que cette proximité retrouvée ira au-delà de la porte de mon appartement.

Depuis, je croise mes camarades joggeurs qui font des tours et détours dans le quartier en mode schizophrénique et en foulant frénétiquement le bitume. L’Etat français a t’il anticipé sur la recrudescence de tendinites  et prévu des kinés en renfort? D’autant plus qu’on observe un regain d’engouement pour la course à pied qui permet d’évacuer l’anxiété et surtout offre un alibi parfait pour prendre l’air. Les amateurs sont pourtant facilement reconnaissables avec leur tenue inadaptée. J’ai même vu un homme courir en espadrilles. À défaut de tester les personnes infectées, nos dirigeants pourraient tracer les vrais aficionados et étendre leur zone d’exercice.  Je peux fournir des tee-shirts finisher et présenter des classements honorables dans des trails. 

L'étau se resserre et des êtres à quatres pattes vont jouer un rôle essentiel : les chiens. Leur besoin de promenades régulières assure une mise en liberté conditionnelle à leurs heureux propriétaires. Youyou est le chien de ma voisine du dessus, Isabelle. C'est le seul chien de l'immeuble. Dans la mise en place de l'entraide entre voisins pour affronter ensemble cette crise inédite, tout le monde s'est immédiatement proposé pour sortir Youyou. La garde partagée est en cours de négociation.

Mauvaise pioche pour les amis des chats qui flânent à leur guise en totale autonomie. J’essaye de domestiquer un chat errant pour qu’il exécute un parfait catwalk dans la rue. « Si, si, Monsieur l’Agent. C’est un animal trans-espèce, en cours de transformation pour devenir un bichon maltais. Il a besoin de moi à ses côtés. » 

#Adopte un chien. Le célèbre site de rencontres a flairé le filon. Il vient de changer de public cible et improvise un plan marketing d'urgence. La pandémie touche aussi les rencontres amoureuses. Sale temps pour les célibataires et les relations adultères. Le chien est la valeur sûre du moment.

Rien n'a pourtant filtré dans les médias sur l'afflux de nouveaux convertis à la cause animale dans les refuges SPA. On nous cache tout, on nous dit rien. Après s’être rués sur les rouleaux de papier hygiénique, les mêmes hystériques veulent un gentil petit compagnon à tout prix. Un chien n'importe lequel pourvu qu'il fasse le job.

Dans cette économie qui se réinvente à la vitesse grand V, une opportunité unique se dessine pour les vieilles dames isolées en possession du saint graal: un caniche. Cette bête, objet constant de railleries, constitue potentiellement un business juteux. "Propose chien à balader. 100 euros la demi-heure et tarif dégressif à partir de 3 sessions réservées. Kit de ramassage de crottes inclus." Offre vue dans Le Bon Coin. Finies la solitude et les retraites maigrelettes. À vous de jouer Mesdames !

Il ne s’agira pas de renvoyer ces malheureuses bêtes à leur destin cruel de Lassie sans famille, une fois que tout sera fini. De toute façon, la nature aura repris le pouvoir et les animaux avec elle. Alors que l'humanité se réfugie entre quatre murs, la faune, elle, commence à se manifester un peu partout. C'est nous qui finirons promenés en laisse, dans une planète gouvernée par les chiens. La revanche de Brigitte Bardot. No Pasaran !

mercredi 18 mars 2020

Le Masque de la Mort Rouge



Le Masque de la Mort Rouge est un conte d’Edgar Allan Poe adapté au cinéma par Roger Corman. L'Italie, au XIIe siècle. Une épidémie de mort rouge, une peste d'une violence effroyable, frappe la contrée. La mort rouge doit son nom aux douleurs aigues et aux suintements de sang par les pores de la peau, qui colorent les vêtements et le visage, donnant à la victime un aspect repoussant. Une fois ses domaines à moitié dépeuplés, le prince Prospero s'enferme avec un millier de ses courtisans dans une de ses abbayes fortifiées. Là, isolés du reste du monde à l'agonie, ils vivent, s'amusent, en vase-clos. Une nuit, Prospero organise un bal masqué et aperçoit un individu avec un masque de mort rouge, plaisanterie qu'il trouve de fort mauvais goût. Il poursuit l'inconvenant et quand celui-ci se retourne, Prospero meurt. Les courtisans ôtent le masque et réalisent que la mort rouge est maintenant parmi eux. Ils meurent tous.

Toute ressemblance avec l’épidémie de Coronavirus COVID-19 serait fortuite et je nous souhaite un destin moins chargé en hémoglobine. L’allégorie est tout de même intéressante. La fête est provisoirement finie, on a trop tiré sur la corde et cette crise sanitaire est un signal d’alerte. Il est urgent de ralentir et de repenser notre rapport au monde.

L’économie mondiale va en prendre un sacré coup et aucun secteur ne sera épargné. Le rythme de consommation doit être réduit à l’essentiel et privilégier la proximité. Une véritable cure de désintoxication pour la shoppeuse invétérée que je suis, même si les marques de vêtements me bombardent de messages qui garantissent la livraison à domicile. Je refuse de cautionner l’esclavagisme dans les entrepôts type Amazon et l’uberisation de la société.

Ce virus nous tombe littéralement dessus et est sur toutes les lèvres. Le scénario est digne d’un épisode de Black Mirror sauf que cette fois, l’héroïne, c’est moi. Nous avons engagé un combat mais l’ennemi reste abstrait, invisible. La situation est inédite et nombreux sont ceux qui s’improvisent spécialistes en médecine ou en stratégie politique, contribuant à la confusion et à l’inquiétude.

Tout le monde est concerné : jeunes, vieux, riches et pauvres. Personne n’est à l’abri et il est important de penser collectif tant à notre niveau local qu’à l’échelle mondiale. Inutile de dévaliser les supermarchés ou de construite des remparts de rouleaux de papier hygiénique autour de chez vous, le masque de la mort rouge peut à tout moment frapper à votre porte.

D’éminents savants prédisent que l’on va renouer avec le mode de vie de nos grands-parents. J’ai fortement pensé hier à ma chère Mamie Jeannette qui me racontait souvent sa vie quotidienne pendant la seconde guerre mondiale, les queues interminables devant les magasins d’alimentation et la frustration de découvrir des étals vides. Elle a vécu l’occupation allemande, moi je pourrai raconter la guerre du papier cul et du paquet de nouilles ! Des carnets de rationnement seront peut-être mis en place pour calmer la frénésie de stockage et les scènes de guerre au rayon surgelés.

Notre cher service public outragé, brisé, martyrisé est soudain salué pour son héroïsme ! Médecins, infirmiers, enseignants, policiers sont en première ligne pour maintenir la démocratie et le fonctionnement général. Il y’a encore deux semaines, ils étaient dans la rue pour réclamer des conditions de travail décentes et une retraite non réduite à peau de chagrin, sans être écoutés et se voyaient imposer un système pénalisant. Bravo à tous pour votre engagement et votre mobilisation qui prouvent que l’intérêt général est plus fort que tout.

Le couvercle vient de se refermer sur la France et le confinement va bouleverser notre quotidien. Certains appréhendent l’isolement social et la privation de liberté de mouvement, d’autres la cohabitation renforcée avec leur conjoint et leurs enfants. J’envisage depuis longtemps de faire une retraite mais je pensais davantage à un format « une semaine en pleine nature ». N’ayant pas le ausweis spécial, je ne vais pas voir mes parents pendant plusieurs semaines. Ils habitent à 4km à vol d’oiseau de chez moi. Si loin, si proches, en ces temps troublés, chaque pâté de maisons compte pour un océan. Une traversée de la ville en paddle par le Canal du Midi est peut-être envisageable mais déjà les hélicoptères tournent dans le ciel. Plutôt que de faire du cyclotourisme la fleur au fusil, j’aurais dû m’inscrire à un stage commando lors de mes dernières vacances.

C’est l’épreuve de feu pour tester la solidité des couples mais aussi l’occasion rêvée de rétablir le dialogue avec les adolescents boudeurs, le tout dans une ambiance surchauffée par la soudaine oisiveté et la consultation abusive des réseaux sociaux. Le gouvernement a-t-il anticipé sur le potentiel pic de divorce et d’abandon d’enfants ? 

Dans ce moment privilégié avec nous-même, nous allons prendre du recul par rapport à notre parcours professionnel. Les salariés en bore out seront peut-être contents de pouvoir se planquer chez eux avec la bénédiction de la grande entreprise protectrice, en voyant tous ceux qui seront fragilisés ou resteront sur le carreau. Et combien de parisiens hurleront « sauve qui peut ! » et se réinventeront un destin de garde forestier, après avoir étouffé dans leurs appartements minuscules ? L’Ariège repeuplé d’un coup par un afflux de néo-ruraux… Restez chez vous !

Je fais partie des privilégiés en col blanc qui peuvent télétravailler.  Ce mode de fonctionnement à distance a explosé avec les évènements des derniers mois. Mes responsables freinaient les quatre fers, craignant le manque de responsabilité et une attraction inévitable pour le canapé et les loisirs créatifs. Désormais ils n’ont plus le choix et continuent à équiper des collaborateurs en urgence. Arrêtés les déplacements superflus et percés à jour ceux qui pensent dissimuler leur insuffisance professionnelle par une incessante mobilité et un goût démesuré pour la réunionite. Mais leur pire cauchemar finit par se produire. Comment ces petits chefs sans imagination vont réussir à occuper une flotte dédiée aux relations publiques privée de contacts et de terrain? Point stratégique demain. Je rigole d’avance.

Dès l’annonce du passage en stade 3, j’ai su anticiper et gérer les priorités. J’ai récuré l’appartement à la javel, me suis épilée et ai un fait le plein de produits de beauté. J’ai obtenu un rendez-vous in extremis samedi avant que le rideau de fer ne tombe sur les instituts. Je n’ai pas reconnu tout de suite Marie, mon esthéticienne habituelle, car elle portait un masque. Marie est fan de séries médicales et réalisait un rêve secret, à défaut de protéger sa santé. Je lui ai juste précisé qu’il fallait arracher et non inciser. Le kiff aura été de courte durée car Marie est depuis cet épisode au chômage partiel dans son petit studio du centre ville. Grâce à son dévouement et en cas d’hospitalisation, je serai digne et impeccable. Lorsqu’on évoque les corps professionnels vitaux, on oublie souvent les esthéticiennes. Mes amies espagnoles ont manqué de réflexes et pleurent encore la clôture des salons de coiffure. Elles garderont leurs racines ou improviseront à la maison. Courage les filles car lorsque nous sortirons, loin de nous l’idée de nous présenter hirsutes et mal fagotées aux yeux du monde !

Finis aussi pour un temps le cinéma, les cours de danse avec les copines, la salle de sport, les concerts, le théâtre, tous ces lieux qui étaient il y a quelques jours encore à portée de main. Je vais pouvoir lire l’intégrale de Proust, voir enfin les 8 saisons de Game of Thrones ou me lancer dans les jeux en ligne.  Le gouvernement a pensé aux accros à la nicotine en laissant ouverts les bureaux de tabac. Un sevrage forcé combiné au confinement de longue durée pourrait causer plus de carnage que n’importe quelle attaque bactériologique. Nos dirigeants n’ont pas non plus oublié les shootés aux endorphines et nous laissent nous injecter notre dose journalière. Il est possible de sortir courir dans son quartier. J’ai fait le test tout à l’heure. Aucun Ayatollah armé d’une kalashnikov ne m’a arrêtée pour me reconduire de force chez moi. Si les mesures se durcissent, les Iron Men rejoindront le Maroc à la nage. 

Nous allons improviser une convivialité à distance pour mieux supporter cette épreuve. En Italie, les habitants confinés organisent des flash mobs depuis leurs balcons. De mon côté, je pense lancer le concept d’apéro Skype sans frontières et intergénérationnel. Pourvu que la technologie ne nous lâche pas.

Je suis la première à me rebeller contre l’autorité et à vadrouiller en fonction de mes humeurs et envies. Mais cette fois, la révolution est de suivre les consignes et de rester à la maison.

J’espère revoir très vite le bleu de la Méditerranée, les sommets pyrénéens et surtout vous tous ! Vivement Le Jour d’Après. No Pasaran. Mucho animo a todos.


samedi 14 décembre 2019

Céline au téléphone


Mon entreprise, toujours à la pointe de l’innovation, affirme son engagement dans le combat pour les droits des femmes et vient de mettre en place un dispositif de protection renforcée : une référente interne « harcèlement sexuel et agissements sexistes » avec une ligne téléphonique dédiée. Le centre d’appels n’est pas délocalisé en Afrique et il y’a une vraie personne au bout du fil, une certaine Céline, secrétaire à ses heures perdues. Le monde du cinéma n’est pas le seul à être concerné. Je ne suis pas à l’abri des assauts du pervers pépère du service informatique, modeste disciple de Jeffrey Epstein depuis l’anonymat de l’espace photocopie. Désormais je n’aurai plus jamais peur car Céline est à mon écoute, coûte que coûte.

La loi impose de nommer ce type de référents depuis le 1er janvier 2019 pour les entreprises d’au moins 250 salariés. Tremblez personnels de PME car vous êtes les grands oubliés de la législation. Aucune Céline ne viendra vous protéger des mains baladeuses ou des 5 à 7 non désirés dans le bureau du patron. Le destin implacable vous confine dans la peur et le silence. 

Le déploiement de la cellule spéciale « SOS Harcèlement » est passé totalement inaperçu. Les salariés étaient trop focalisés sur d’autres sujets d’actualité brûlants comme le menu du repas de Noël ou la suppression du cadeau d’entreprise suite au contrôle URSSAF. On ne recevra plus l’habituel appareil électroménager car il constitue un avantage en nature inacceptable. Les inconditionnels de la vie domestique ne s’en remettent pas et se déchaînent sur le réseau social interne. 

Un atelier sur le thème des comportements relous a été organisé mais il se déroulait au siège, en région parisienne. Les provinciaux comme moi, pénalisés par l’ultra-centralisation, n’ont pas pu y assister.  Nous aurons juste un peu de retard dans le désamorcage de la phallocratie par rapport à ceux qui sont proches de l'organe décisionnel. L’ambiance dans les couloirs ne transpirait déjà pas l’érotisme mais elle va carrément tourner à la sinistrose, d’autant plus que Céline peut être sollicitée par les victimes mais aussi les témoins de faits condamnables. C’est la porte ouverte à la délation et aux corbeaux de tous acabits. Les salariés vont contrôler en permanence leurs gestes et leurs paroles, soucieux de ne pas être pris en flagrant délit d’attitude inappropriée. 

J’ai déjà constaté l’impact dans les relations professionnelles. J’expliquais il y’a quelques jours à mon N+1 que je souffrais de fréquentes migraines et celui-ci a commenté : « L’excuse des migraines, un grand classique chez les femmes, on sait ce que ça cache ! ». À peine avait t’il prononcé ces mots que son insouciance décontractée a laissé la place à un profond malaise. La scène se passait au téléphone mais je sentais le souffle de la bête traquée. Mon N+1 avait participé au séminaire chelou et savait qu’il avait franchi la ligne rouge. Impassible, j’ai répondu : « D'après ton raisonnement, si je suis énervée par quelque chose, c’est parce que j’ai mes règles. La société a changé et il est temps de dépasser les stéréotypes de genre. Je ne t’en veux pas, tu as la cinquantaine bien sonnée, tu es un peu beauf et tu ne mesures pas les ravages causés par le sexisme ordinaire. Ça passe pour cette fois mais il faudra penser à moi au moment des étrennes ! ». Mon N+1 a raccroché, tout penaud.

Je m’interroge sur la nomination de Céline pour exercer cette mission délicate et sur son champs de compétences. Est-elle une ancienne victime ou une simple repentie de la promotion canapé? Traitera t’elle avec la même bienveillance un salarié hétérosexuel ou LGBT? Sera t’elle capable de faire face aux cas de plus en plus fréquents de cyberharcèlement ? 

Je me demande également si le périmètre d’intervention de Céline se limite strictement à ce qui se passe dans l’enceinte de l’entreprise. Qu’en est-il si je suis pelotée dans le métro ou sifflée dans la rue en allant au travail? Cela m’arrive un peu moins qu’avant même si je fais partie de la génération sacrifiée sur l’autel du macronisme, mais je reste sur mes gardes. Hier encore, deux adolescents effrontés m’ont ainsi interpellée : « Madame, vous êtes trop belle, même si vous êtes grande. » Par « grande », je devais comprendre « mûre » ou « vieille » mais leur manque de vocabulaire était touchant. Je ne me suis pas laissée attendrir longtemps car, après les avoir dépassés, j’ai entendu : « Même de derrière. ».

La frontière est ténue entre badinage et inconvenance. MILF mais pas trop, je ne suis pas un morceau de viande. Je les ai menacés de le dire à Céline mais mes petits machos n’ont pas semblé comprendre. La rééducation est en marche. À toi de jouer Céline, avec la collaboration de nous tous ! No Pasaran!

dimanche 8 décembre 2019

ÊTRE ET AVOIR


Avec la grève générale, les citadins sont confinés dans les villes, pris au piège comme des rats. Aucun train ne circule, le trafic aérien est fortement perturbé et les routiers mécontents s'y mettent aussi en bloquant les accès d'autoroutes. On tourne en rond dans notre bocal urbain en attendant le retour à la normale.


«Cette sédentarité forcée est une réelle opportunité dans votre cas, me dit ma psy. Vous allez arrêter de courir après votre ombre, vous recentrer sur vous et ralentir le rythme». Je n’ai rien contre l’introspection mais la période précédant les Fêtes de Noël n’est pas la plus propice pour l’oxygénation de l’âme. Les inconditionnels dévalisent les boutiques ou s’entassent au Marché de Noël avides de mauvais vin chaud ou d’artisanat local Made in China. Il faut consommer coûte que coûte. Les Gilets Jaunes résistent et les CRS en tenue Robocop persistent et tirent. Les indigents toujours plus nombreux tendent la main, espérant récupérer des miettes de charité chrétienne mais, devenus invisibles, se font piétiner par la foule hystérique. Balayés l'esprit de Noël et les misérables qui gâchent la magie du moment par leur simple existence. Les rues de la ville ne sont plus que des goulets étroits et obstrués. 

Privée de grands espaces, je trouve refuge dans les salles obscures et dans ma cuisine. Je suis incollable sur l’actualité cinématographique et grâce à mon appétence pour les activités culinaires, je retrouve dans une épicerie une Madeleine de Proust depuis longtemps perdue de vue : les crèmes Mont Blanc. Chocolat, Praliné, Vanille, la trilogie de parfums de mon enfance revient sur le devant de la scène. Le packaging a été un peu modifié et se dit fièrement «100% recyclable». J’ai un léger doute. Trop de plastique. L’onctuosité si particulière de la texture rend aussi suspecte la composition mais je n’ai pas le cœur de vérifier si les ingrédients sont bien tous naturels. Que dirait Greta Thunberg?

Ce dessert régressif fait ressurgir un flot de souvenirs. Je repense à mon école primaire et plus particulièrement à la cantine et ses taulières sociopathes. Les intolérants au gluten et les végans n’existaient pas encore. Menu unique et il fallait tout manger sans rechigner, sous peine de représailles. Les dames de service comme nous les appelions innocemment étaient recrutées avec soin pour leurs mines patibulaires et leur perversité. Je revois encore mon petit frère en pleurs, forcé d’avaler une substance peu ragoûtante par l’une des kapos. J’étais révoltée mais je ne pouvais rien faire, je n’avais que neuf ans.

Dans les débats sur la maltraitance infantile, on oublie souvent les sévices alimentaires. J’ai mis des années à remanger certains plats et d’autres me révulsent par leur simple nom. Passez votre chemin carottes Vichy, céleri rémoulade et salsifis. Seule la crème Mont Blanc constituait une pause sucrée et réconfortante. Elle était livrée dans des grands pots spéciaux pour les collectivités. Les cantinières y faisaient tourner de grosses louches pour mieux aiguiser notre appétit. Puis la distribution se faisait au compte-gouttes, sauf pour les têtes de turc privées de cet unique moment de plaisir. 

Personne ne songeait à se plaindre. L'école de la République était un pilier inattaquable et imposait le respect. Je repense à mon instituteur de cours moyens dont l’influence a été déterminante. Il s’appelait Monsieur Guillon mais nous l’appelions « Maître », même si Mai 68 avait dépoussiéré le système depuis longtemps. Il avait pourtant tout d’un homme de gauche avec sa barbe, ses sous-pulls et ses Clarks. Son enseignement reposait sur un juste équilibre entre autorité, pédagogie et découverte d’une multitude de disciplines culturelles et sportives. Il a conforté et encouragé mon goût pour les mots et la littérature. On ne salue jamais assez l’engagement et le travail des enseignants.

Un jour, Monsieur Guillon a été victime d’un accident domestique, une tondeuse à gazon lui a sectionné deux orteils et il a du s’absenter quelques temps. Sa remplaçante n’avait ni son charisme ni sa force tranquille et avec mes petits camarades nous l’avions fortement chahutée. Rien de terrible, pas d’agression physique ni de vidéo balancée sur Facebook. C'était avant l'ère des téléphones portables, Internet démarrait à peine et Mark Zuckerberg venait de naître. 

Mes copains s’appelaient Awa, Danielle ou encore Mohamed. Leurs parents étaient originaires du Niger, du Congo ou d’Algérie. Parfois, l’un d’eux disparaissait sans explication. La situation dans leur pays s’était arrangée ou leur carte de séjour avait expiré. Je vivais dans une maison individuelle et eux en HLM mais on ne faisait pas la différence, on jouait chez les uns et chez les autres et on s’amusait bien. A l’heure actuelle et avec mes bonnes notes, ma peau blanche et mes yeux bleus, on conseillerait sans doute à mes parents de me mettre dans un ghetto pour privilégiés afin de préserver mon potentiel, en payant ou en contournant la carte scolaire. Je n’aurais alors pas baigné dans cette joyeuse mixité culturelle et sociale qui permet d’aborder l’autre et l’ailleurs avec curiosité et sans avoir peur. 

Loin de moi l’idée d’avoir un discours de vieux combattant et de m’accrocher au refrain « C’était mieux avant ! », mais il y’a du bon dans le old school. En ces temps troublés où l’on arrive à la fin d’un cycle, il faut défendre le système public porteur de sens et de valeurs, garder la tête haute et rester sur nos gardes. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » (Antonio Gramsci). 

Mes considérations militantes sont brutalement interrompues par l'intrusion d'un punk à chiens qui cherche le rayon bières. Retour au présent avec un profil sociologique typiquement français et pur produit du XXIeme siècle. Je lui réponds gentiment: "Elles sont au fond à droite, après les œufs". Mon interlocuteur, plutôt habitué à déclencher hostilité et répulsion, est surpris par ma courtoisie. Il me remercie et s'éloigne en titubant.

De nouveau seule et incapable de me retenir davantage, je m'empare d'un paquet de Mont Blanc praliné, mes préférées, et fonce vers la caisse. No Pasaran !

dimanche 1 décembre 2019

Make Friday Green Again



Chaque mouvement est associé à une couleur symbolique pour mieux favoriser l'identification et le rassemblement. Ainsi le jaune est devenu la couleur des giletistes du samedi, le violet est celle des combats féministes et il faut désormais compter avec le noir du Black Friday, phénomène consumériste importé des États-Unis qui a pris une ampleur inquiétante en seulement 3 ans. 

Depuis quelques jours, je suis bombardée de mails et de sms, agressée visuellement par une surenchère d'affiches et de pancartes car l'opération s'étale sur presque une semaine et contamine tous les pans de l'économie. Mon esthéticienne m'invite pour une séance de soins à prix cassés suivie d'un cocktail VIP. Ce vendredi miraculeux freine t'il aussi la repousse des poils ? Ma banque qui se vante de son engagement sociétal a mis en place des prêts spéciaux Black Friday. Les offres de crédits clignotent sur son portail Web comme pour mieux séduire les portefeuilles modestes et leur permettre de participer au grand carnaval. Les compagnies aériennes ne sont pas en reste et proposent des billets pas chers pour des destinations de rêve mais, à y regarder de plus près, les périodes proposées sont celles des cyclones ou les pays concernés ont basculé récemment dans des guerres civiles sanguinaires. 

Le secteur marchand ne nous veut pas forcément du bien et le Black Friday est un condensé des dérives du système actuel : arnaques, incitation à la surconsommation, triomphe du low cost. Contre ce modèle malade et à bout de souffle, beaucoup de voix s'élèvent pour prôner une consommation raisonnée, basée sur le juste prix, et respectant l'environnement et tous les acteurs de la chaîne. 

Seule une professeur de danse qui tire pourtant le diable par la queue organise un stage ce fameux vendredi sans y coller l'insupportable label. C'est tout à son honneur car en tant que métis franco-burkinabe, elle pourrait surfer commercialement et en toute légitimité sur le côté Black. Son exigence artistique le lui interdit et elle est surtout déchirée depuis toujours par une crise identitaire due à sa double origine. Black n' est pas son métier. 

Shoppeuse devant l'éternel et panier percé assumé, je connais par cœur les comportements d'achat inadaptés et résiste à ce racolage vulgaire généralisé. J'attends les soldes de janvier comme au bon vieux temps lorsque j'étais sur le pied de guerre dès l'aube pour ne pas rater l'ouverture des Galeries Farfouillettes. Enfin presque... 

Ma salle de sport affiche une promotion Black Friday et, devant renouveler mon abonnement, je me laisse appâter. Hélas, le discount est réservé aux nouveaux clients, comme me l'explique la jeune commerciale de l'accueil au regard las et craintif, habituée à la déception et l'hostilité des chalands. Je décide de ne pas défouler mon agacement sur cette malheureuse sous-fifre qui n'est pas responsable de la malhonnêteté de ses employeurs, mais la sermonne tout de même un peu. Les conditions de vente doivent être clairement écrites dans la publicité et la réussite d'une opération commerciale passe par la conquête mais aussi la fidélisation.

La pauvre fille est au bord des larmes et me confie qu'avec son salaire de misère les portes du Black Friday lui sont définitivement fermées. Son désarroi semble sincère et elle ne joue pas la carte du misérabilisme pour me forcer la main. J'essaie de la réconforter. La société est en train de se réinventer, portée par l'énergie et les idées de la nouvelle génération dont elle fait partie. Le bonheur dans le shopping est illusoire et le sentiment de vide nous rattrape toujours. Elle peut être actrice d'un destin non dicté par le Grand Capital. Une lueur d'espoir apparaît dans les yeux de mon interlocutrice, complétée par un franc sourire lorsque je ressigne pour 12 mois.

Vivement le 5 décembre et la convergence des luttes multicolores ! No Pasaran !