lundi 22 octobre 2018

Les naufragés


C’était une rentrée en apparence comme les autres, à la fois rassurante et inquiétante, car composée de cette multitude de rituels annonciateurs de l’éternel recommencement. Pourtant rien ne sera plus jamais pareil car l’inconcevable s’est produit : Extasie*, le temple du fitness toulousain, a mis brutalement la clé sous la porte.

Des rumeurs circulaient dans les vestiaires mais personne ne voulait voir les signes avant-coureurs de la chute inéluctable. Puis le clap de fin a sonné et j’ai vécu en direct les dernières heures du centre, observatrice impuissante de la détresse collective. La panique la plus grande régnait dans la communauté des oisifs actifs pour lesquels Extasie était comme une deuxième maison. Ils s’accrochaient aux shorts des coachs tels les malheureux passagers du Titanic agrippés à la soutane du dernier prêtre à bord, espérant obtenir l’absolution avant que le navire ne sombre définitivement dans les eaux sombres et glacées. Celle que je surnommais affectueusement la Lilliputienne Musclor a entamé une grève de la faim et s’est enchaînée à un vélo elliptique. Sa menace n’a pas vraiment été prise au sérieux car son dernier vrai repas remonte à 1995 et depuis elle se nourrit exclusivement de barres protéinées.
Mais le pire est survenu le lendemain, lorsque adhérents et salariés ont eu la confirmation de la nouvelle avec comme seule explication de la direction, un mot d’excuse maladroit placardé sur la devanture. Les premiers perdaient des mois d’abonnement et les autres, bien plus grave, leur emploi. La colère et la consternation ont vite fait place au rassemblement. Une page Facebook de soutien a été créée, un enterrement symbolique d’Extasie organisé, du jamais vu pour une salle de sport.

Bien que guérie de mon addiction à l’entraînement compulsif, j’ai été submergée par la nostalgie et les souvenirs. C’est à Extasie que, jeune étudiante, j’avais fait mes premières armes dans le monde du fitness. Quelques tours et détours plus tard, j’avais eu la joie de retrouver le lieu presque intact, dans son jus, comme si le temps s’était arrêté. Des visages familiers, inévitablement plus ridés et à la chevelure devenue grisonnante, continuaient à le peupler et formaient une humanité touchante. La vétusté des installations lui conférait un charme suranné inimitable. Au-delà de la perte financière, c’est tout cela qui va manquer aux abonnés.
Pour mieux comprendre l’affaire, j’interrogeais Michèle, notre Jane Fonda locale. Michèle a traversé toutes les époques, a pratiqué toutes les disciplines et a eu vent de toutes les magouilles. La presse avait déjà fait appel à son expertise mais je tenais à entendre sa propre version des faits avant qu’elle ne soit déformée par des journalistes  avides de sensationnel. Même pour cette dure à cuire, le pronostic était très sombre. Michèle jetait l’éponge. Les salles low-cost et la standardisation qu’elles imposent ont gagné. La fermeture d’Extasie a certes été provoquée par une mauvaise gestion administrative mais aussi et surtout par la concurrence impitoyable de ces nouvelles structures qui pullulent et où tout est automatisé pour mieux casser les coûts. L’âge d’or du fitness est derrière nous.

Une fois le choc passé, les accros à la fonte ont dû trouver une solution pour satisfaire leurs besoins quotidiens en sécrétion d’endorphines. Une salle voisine, petite sœur du colosse aux pieds d’argile, s’est montrée compréhensive et a proposé un package spécial aux « victimes ». L’entreprise a surtout su saisir une opportunité juteuse pour récupérer des clients. Mais cette bienveillance factice importait peu aux troupes endeuillées, trop heureuses d’avoir trouvé un abri. De guerre lasse, j’ai suivi mollement le mouvement.
À peine avais-je signé le nouveau contrat d’abonnement que je regrettais déjà mon empressement. Je m’étais laissée manipuler. Ils nous prenaient vraiment pour des pigeons. C’est donc à reculons que je me rendis à mon premier cours et là, ô surprise, plus de la moitié des personnes présentes étaient des rescapés d’Extasie. L’ambiance était à la fête, comme lors de retrouvailles familiales après une trop longue séparation. Les gens s’étreignaient, parlaient du difficile travail de deuil et, quand l’émotion devenait trop forte, pleuraient à chaudes larmes, parvenant enfin à évacuer le stress post-traumatique. La Lilliputienne Musclor trônait au premier rang, muscles saillants, sourire béat. Les choses reprenaient leurs cours normal.

Je suis repassée hier devant l’ancien local d’Extasie. La pimpante entreprise est devenue en quelques semaines un espace de désolation balayé par les vents et livré aux tagueurs. On dirait l’une des villes fantômes du Grand Ouest américain, abandonnées du jour au lendemain par les chercheurs d’or. La foule s’est ruée ailleurs, en quête de nouvelles promesses. Une page se tourne mais Michèle et moi restons debout. No pasaran.

*Le nom de l’établissement a été modifié pour des raisons évidentes.


lundi 12 mars 2018

# MeToo


Matin du 8 Mars. Le soleil brille et les beaux jours semblent enfin de retour. Pourtant ce qui aurait pu être un instant de bonheur simple est brutalement interrompu par la réception d’un mail inopportun. Avec la bienveillance apparente qui accompagne les formules toutes faites, mon entreprise s’est sentie obligée de saluer cette date particulière: «Mesdames. Un grand bonjour en cette journée internationale de la femme … Juste: Nous les femmes. 😀😀😀😀😀👍👍👍👍Bonne journée.»
Le message n’est pas signé et le seul effort fait au niveau de la prose est l’insertion de smileys idiots. On dirait du Julio Iglesias plagié! Les membres du Comité Directeur, essentiellement composé d’irréductibles machos, sont en copie, comme s’ils nous accordaient, grands seigneurs, un moment de grâce. Je ne suis pas un chien à qui on donne un os à ronger pour quelques heures. Je revendique le droit de choisir les groupes auxquels je souhaite être associée et refuse d’être rangée en vrac dans le rayon «bonnes femmes». Si seulement ils avaient su trouver les mots justes comme «open bar sur les chaussures», j'aurais pu me laisser attendrir, mais toute marque de délicatesse est proscrite. # Je suis énervée et envisage de traverser la frontière et rejoindre mes camarades espagnoles qui ont appelé au boycott général. # M8 Paro. Le pays est paralysé par un raz-de-marée féministe sans précédent. Les syndicats parlent de 5,3 millions de grévistes dans les rues. # Bravo. Après les Indignados, un mouvement de protestation massif est enclenché par l'Espagne.
La libération de la parole des femmes a en réalité démarré il y a plusieurs mois de l'autre côté de l'Atlantique. La gronde est partie d'Hollywood où une poignée d'actrices, lassées d'écarter les cuisses en silence, se sont d'abord insurgées contre l'élection d'un président à la misogynie décomplexée puis ont fait tomber de son trône le nabab du cinéma, prédateur sexuel notoire mais jusqu'alors nullement inquiété. L'ordre du monde qui permettait aux hommes de jouir d'une immunité totale a été fortement ébranlé. Depuis ces dames sont divisées entre les pasionaras du combat contre le harcèlement et les signataires d'une tribune défendant «la liberté d'importuner». Entre les deux camps, mon cœur balance. Je suis prête à monter sur les barricades pour dénoncer des comportements masculins abusifs mais je fais aussi la différence entre badinage amoureux et drague outrancière. Il ne faudrait pas tomber dans un modèle de société ultra-puritain où les hommes honteux et traqués n'oseraient plus rien faire et où il serait encore plus compliqué de se rencontrer !
Dans toutes les couches de la société et bien au-delà du microcosme du show business, les femmes se sont enfin senties légitimes pour s'exprimer et revendiquer leurs droits. Hasard du calendrier et à mon modeste niveau, j'ai moi aussi «balancé mon porc», même si je trouve l'expression répugnante et vulgaire, surtout car les cochons sont loin d'être lubriques. # Metoo. J'aurais pu puiser dans mon livre de souvenirs et décrire ce qui constitue les étapes obligatoires de l'apprentissage sentimental d'une jeune fille: vieux professeurs libidineux, mains baladeuses dans les transports, colocataire rêvant de rejouer les meilleures scènes de Sex Friends, ambiance de travail ultra-torride où blagues salaces et coucheries font partie intégrante de la fiche de poste, mais c'est un cas de sexisme ordinaire que j'ai choisi d'évoquer, anodin en apparence mais pouvant causer un réel préjudice.
Mon Harvey s'appelle Dédé Le Corbeau et il sévissait il y a encore peu de temps dans l'entreprise où je travaille, en tant que bénévole. Il doit ce sympathique sobriquet à son goût immodéré pour la délation, sa marque de fabrique, sa signature. On trouve fréquemment ce genre de profil dans les structures associatives ou à forte vocation sociale. Ces sinistres sbires, protégés par l'alibi de l'engagement militant, utilisent l'espace d'exercice qu'il leur est alloué pour se donner une illusion d'importance et de pouvoir, à défaut d'être reconnu dans leur vie familiale et professionnelle. Au lieu de mettre de côté leur ego au profit d'une cause plus grande, ils se comportent en chefaillons et se défoulent sur les personnes susceptibles de leur faire de l'ombre. Ils forment un petit groupe, tous à la solde de Dédé. C'est une sorte de mafia dont les membres se cooptent entre eux pour être sûrs de conserver leurs avantages et leurs secrets.

Longtemps j'ai été indifférente à leurs manigances. Les enjeux étaient des places de parking, des bureaux ou de la gadgetterie. Il n'était pas rare non plus qu'ils fassent des caprices ou qu'ils pleurent si quelqu'un leur tenait tête. J'étais surtout affligée par le fait que des hommes d'âge mûr se montrent aussi pathétiques.


L'affaire a pris une nouvelle ampleur lorsqu'à la fin de l'été dernier, Dédé s'es vu relégué à une position très subalterne et a basculé définitivement du côté obscur de la force. Faute d'avoir le courage de s’insurger auprès de la direction, il s'en est pris à une cible plus accessible: moi. Il n'a eu de cesse alors de me critiquer par derrière et de rapporter à mes supérieurs de supposés dysfonctionnements. D'après ce que j'ai compris et sans en être le témoin direct, il remettait en cause la qualité de mon travail et mon intégrité professionnelle, en s'appuyant sur de vagues exemples et sans arguments réels. Je faisais à la fois trop de choses et pas assez. J'étais responsable de tout et n'importe quoi. Il est difficile de trouver le juste milieu quand on n'a comme un seul soutien qu'un doigt accusateur pointé dans le dos. Un vrai face-à-face aurait permis de désamorcer ces attaques en quelques minutes, mais Le Corbeau demeurait insaisissable. 

Dédé est même allé jusqu'à fouiller dans ma vie privée et a brandi la preuve supposée  irréfutable de ma culpabilité: l'entreprise que j'aurais créée en parallèle de mon activité principale. Malheureusement pour lui, j'avais renoncé depuis longtemps à mes velléités entrepreneuriales et fermé boutique, et de toute façon, cela était autorisé dans mon contrat d'embauche.

La coupe était pleine et j'ai sommé ma hiérarchie, qui m'avait assuré de son soutien indéfectible, d'intervenir. L'image de première de la classe que je véhicule depuis l'école primaire est parfois très utile. Mes cow-boys sont arrivés, gentils mais sans envergure et ramollis par la bienséance hypocrite qui rythme la vie en entreprise. Dédé a refusé la confrontation directe et comme certains s'étouffent dans leur alcool, il a continué à s'étrangler dans sa frustration. J'ai alors décidé de me faire justice moi-même en utilisant l'arme la plus efficace que je connaisse, la plume. J'ai donc rédigé un long plaidoyer à destination des hautes instances en appuyant sur les formules qui dérangent par les temps qui courent: «harcèlement moral», «environnement nocif», «discrimination»...

Les Ressources Humaines ont pour une fois joué leur rôle et condamné l’attitude de Dédé. Acculé, ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de démissionner. Difficile en effet d'assumer au grand jour sa vilenie. Maya 0,5/ Dédé 0. Victoire en demi-teinte en effet car j'aurais aimé le confondre publiquement. Mais je ne me plains pas car j'ai eu une promotion, je suis montrée en exemple et les bénévoles restants filent droit et sont aux petits soins pour moi. La vermine a été enrayée.

La morale de ce sombre épisode est qu'il ne faut rien banaliser ni rien lâcher. Mais tout cela est déjà loin et l'histoire s'écrit définitivement ailleurs. Zut les blablacar pour Barcelone sont complets. Je tente le stop…. Le matriarcat commence maintenant. # No Pasaran.

mercredi 20 septembre 2017

La Valse des Jean-Quelque-Chose


Par une belle après-midi d’automne, j’ai croisé 3 drôles de Jean et cela a bien failli m’être fatal.
 
Ce jour-là, j’avais décidé de mettre un terme à une longue période de jachère capillaire et de dépasser ma peur du coiffeur, une phobie dont je souffre depuis que la charmante dame à laquelle je confiais ma tête en toute confiance a mis la clé sous la porte. Je n’ai pas mesuré immédiatement l’impact de cette perte irréparable. Depuis j’erre de salon en salon, incapable de m’abandonner complètement et soumise aux caprices de pseudo-artistes qui confondent créativité et excès de zèle dès qu’il s’agit de couper et d'effiler. Rien que d’y penser, je tremble et repousse autant que possible le passage inévitable par le bac et le fauteuil.
 
Mais il était grandement temps de dompter ma chevelure rebelle. Mon entourage invoquait l’état d’urgence. Ma coiffure était un hommage vibrant à Janis Joplin, icône pop dont j’adore la musique mais pas forcément le look. Prenant mon courage à deux mains, j’ai pointé au hasard un nom dans l’annuaire, celui de la chaîne d’un certain Jean-Louis D. À ce sujet, pourquoi les usines à coiffure sont-elles toutes gérées par des hommes ? À quand un empire Jeanne Provost? Ou bien, et c’est tout à leur honneur, les coiffeuses préfèrent ouvrir des petits salons de quartier, authentiques et indépendants ?
 
Bien décidée à en finir, je me présentais au rendez-vous fixé mais dans le stress je n’avais pas bien regardé l’adresse et me trouvais dans la mauvaise succursale. Je plaidais ma cause invoquant ma vie trépidante de citadine débordée qui ne prend jamais du temps pour elle. Bizarrement les employés du salon à l’air blasé n’ont pas semblé croire à mon scénario et n’ont fait preuve d’aucun élan de compassion. Je suis donc ressortie bredouille, avec ma tignasse à peine dissimulée dans un savant chignon. Jean-Louis, c’est fini et d’ailleurs cela n’a jamais commencé entre nous !
 
Le pire restait à venir. À la recherche d’un espace coiffure plus convivial, je tombais nez à nez avec Jean-Philippe du lycée, qui surgit régulièrement comme une piqûre de rappel des grands moments de loose de ma jeunesse. Pour lui, c’est tout le contraire, sa journée est aussitôt illuminée et il met sur le compte de ces retrouvailles inattendues un signe du destin célébrant la réunion de deux âmes sœurs trop longtemps séparées. On a fait tous les deux semblant de croire que j’avais perdu son numéro de téléphone ainsi que l’ensemble de mon répertoire, d’où mon silence et mon indifférence à ses nombreuses relances. J’ai dû redonner mon O6 et me soumettre à un test en direct pour vérifier son exactitude. Jean-Philippe ne veut plus être victime des caprices de la technologie.
 
Après avoir vaguement promis de rester en contact, je filais sans demander mon reste et trouvais refuge dans un salon Jean-Claude A. La jeune employée pouvait me coiffer tout de suite et ne ressemblait pas à une psychopathe du ciseau. Pourtant, je n'étais pas au bout de mes peines et une nouvelle épreuve m’attendait. En contemplant mon image dans la glace, révélée par la lueur implacable des néons, je crus voir scintiller un cheveu blanc au sommet de mon crâne. Jusqu’ici et grâce à une génétique bienveillante, j’avais été épargnée par cette preuve indéniable du temps qui passe. « Non, pas déjà », ai-je pensé. J’ai eu une vision accélérée de ce que serait désormais mon quotidien et du choix stratégique que j’aurais à faire entre les colorations salvatrices et les cheveux blancs assumés.
 
La coiffeuse a perçu mon angoisse et m’a proposé son aide. Ensemble, nous avons examiné mon cuir chevelu à la loupe, avec plus de minutie qu’une mère de famille traquant les poux de sa progéniture. Au final, fausse alerte. C’était un cheveu blond, très clair, décoloré par le soleil. Je suis en sursis mais mon positionnement sera très clair pour la suite : camouflage ! Non au chemin libérateur prôné par la journaliste Sophie Fontanel qui encourage à assumer ses cheveux blancs!
 
Ma nouvelle alliée a essayé de profiter de ma béatitude passagère pour me fourguer des produits de soin « indispensables » mais hors de prix. Je ne suis pas si aisément manipulable et ai tenu bon. J’ai décrit mon attachement à des méthodes 100% naturelles comme la bière pour donner du volume et l’avocat pour nourrir les cheveux secs. La coiffeuse m’a regardé bizarrement mais n’a pas insisté et s’est acquittée de sa mission de manière honorable. J’ai maintenant une coupe sixties à la Deneuve, plus sage en apparence donc mais, comme chez Catherine, le côté obscur et rock’n roll est toujours latent et potentiellement insurrectionnel. No Pasaran.


lundi 4 septembre 2017

Du pain et des roses




La colère gronde dans les rangs des livreurs à vélo Deliveroo. Ces forçats du bitume qui foncent coûte que coûte pour satisfaire nos envies pressantes de bouffe rapide font désormais partie intégrante du paysage urbain. « Deliveroo t’es foutu. Les bikers sont dans la rue ! », ont-ils hurlé en cœur dans plusieurs grandes villes.  La principale raison de leur grogne est la mise en place d’un nouveau système de rémunération qui accentue leur précarité. Jusqu’à présent, les  livreurs bénéficiaient d’un salaire mixte : 7,5 euros de l’heure, auxquels s’ajoutait un complément de 2 à 4 euros par livraison. Cela n’avait rien de mirobolant mais depuis fin août ils ne sont plus payés qu’à la course : 5,75 euros à Paris et 5 euros en province.

Alors que tous les calculs démontrent une perte financière conséquente, Deliveroo, symbole de l’ubérisation débridée,  assume un positionnement décomplexé en matière de pratiques sociales et ose parler d’une stratégie gagnant-gagnant. L’entreprise se targue d’offrir une activité bien rémunérée et une liberté d’organisation qui n’a pas de prix. La décision est unilatérale et irrévocable. Même s’ils sont révoltés par ces méthodes honteuses de communication, ceux qui pédalent pour  gagner leur vie n’ont pas d’autre choix que de signer ou partir.

L’ubérisation est née autour de séduisantes initiatives d’économie collaborative et portée par le déploiement des nouvelles technologies mais elle a rapidement dérivé vers un modèle beaucoup moins noble. Elle touche maintenant l’ensemble de la société et au lieu de produire du travail, elle le détruit.
 
Je me sens particulièrement concernée par le triste sort de ces  travailleurs « ubérisés » car je suis en train de vivre la même chose au sein de la structure qui m’emploie, La Ruche, supposée pourtant bienveillante et protectrice. A l’occasion d’une pseudo réunion stratégique, mes collègues et moi-même avons appris que notre activité serait prochainement mesurée grâce à un savant algorithme dont l’unique objectif est d’embrumer les esprits et d’ainsi camoufler la volonté de réduire la masse salariale. En prime, on essaie de nous faire croire que ce changement est une réelle opportunité et que nous allons rester dans une dynamique de progression stimulante. Le plus insupportable n’est pas tant de balayer l’humain au profit de la rentabilité mais de ne pas l’admettre ouvertement, de nous considérer comme une bande de ménagères sans cervelle pour qui le travail est plus un passe-temps qu’une nécessité.

J’ai d’abord pensé que notre service était sacrifié sans scrupule sur l’autel du Grand Capital car nous n’étions que des femmes mais, en découvrant les malheurs des cyclistes Uber qui sont majoritairement des hommes, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une simple affaire de discrimination. La tendance est au dégraissage général, sans distinction de sexe. Déjà vacillante, ma foi dans le monde de l’entreprise a atteint son point de non-retour.
 
Bosley, notre chef devenu un chevalier sans armure, et la sinistre conjuration du CoDir exécutent les sales besognes mais quelqu’un d’autre tire les ficelles depuis le sommet de l’organigramme. Le liquidateur est une liquidatrice qui répond au nom de Cruella. Notre nouvelle Directrice Générale a trouvé très tôt sa voie dans l’ultralibéralisme et le mépris des classes laborieuses. Sa chambre d’enfant était tapissée de posters de Margaret Thatcher à laquelle elle voue un véritable culte. Derrière ses faux airs de quinquagénaire toujours dans la course et à l’écoute, Cruella met tout en œuvre pour contrôler, écraser et soumettre. Le comble de la fumisterie a été l’instauration d’un réseau social interne 100% féminin, à travers lequel  les salariées peuvent échanger et avancer ensemble. Cet outil rétrograde prouve à quel point Cruella est concernée par la condition des femmes. La pensée est verrouillée et la langue de bois régule le dialogue. Les pires machistes sont souvent des femmes de pouvoir.
 
Il est bien évidemment exclu de courber l’échine et de subir la situation. Cruella et ses sbires exercent sur nous un chantage implicite en brandissant le spectre du chômage mais nous n’avons pas peur. Dans un bel élan de solidarité, nous  organisons la riposte et cherchons des alliés dont l’efficacité et l’implication ne sont pas toujours avérées : délégués du personnel, syndicats, avocats, tueurs à gages... « Camarades Bikers Uber, les Abeilles sont avec vous. Votre combat est le nôtre. Nous voulons du pain mais aussi des roses ! ». Ce vieux slogan du mouvement ouvrier est plus que jamais d’actualité. Les têtes couronnées ne vont pas tarder à tomber. No pasaran !

lundi 28 août 2017

Joyeuse Saint Patrick !


L’historique Bernaeur  Strasse qui a longtemps formé une frontière  infranchissable entre Berlin Est et Berlin Ouest vient d’être rebaptisée Patrick Avenue. L’information est encore confidentielle et seules quelques personnes connaissent la genèse de ce changement de nom et surtout l’identité du fameux Patrick. 

Patrick est un jeune berlinois qui par un beau matin d’été fonçait à vélo sans crier gare et a heurté de plein fouet  un véhicule malencontreusement placé sur sa route. L’accident s’est produit sous mes yeux alors je que tentais de dompter depuis quelques minutes une bicyclette de location. Je n’oublierai jamais le choc assourdissant du crâne sur le sol et le cri de rage poussé par la victime, et surtout le sang qui giclait partout. La scène formait une campagne de prévention coup de poing en faveur du port du casque.

Malgré l’état pitoyable de Patrick qui appelait à la compassion, c’était clairement  lui le responsable. Interrogée par la police en ma qualité de témoin clé, je fus formelle. Il est arrivé à un carrefour, n’a pas marqué le stop et a continué à toute vitesse comme s’il n’y avait rien, pas de pancarte, pas d’interdiction. La voiture qui arrivait sur sa gauche circulait normalement et n’a pas pu l’éviter. Je souhaitais surtout blanchir le malheureux chauffeur dont le teint basané et l’accent d’un pays du Sud indéterminé témoignaient d’une arrivée récente en Allemagne et étaient susceptibles d’accélérer une reconduite musclée à la frontière. Le chauffard n’était pas celui que l’on croyait.

Aux dernières nouvelles Patrick est tiré d’affaire et gardera juste une petite cicatrice. Cette trace  indélébile pourrait même doper sa virilité et renforcer son potentiel de séduction. Le bitume est également marqué pour toujours d’une tâche rouge synonyme des combats de notre époque qui ne se jouent plus autour de l’affrontement  entre deux blocs mais dans la frénésie  de la jungle urbaine.  Patrick en tant que survivant de l’enfer de la circulation est devenu une sorte d’icône.

Cette aventure désagréable a fortement remis en question la vision idéale que j’avais du mode de vie des allemands et surtout mon soutien indéfectible à la cause cycliste internationale.

Le vélo est mon mode de locomotion privilégié mais, dans les rues de Toulouse, cela s’apparente souvent à un stage de survie. L’homme est un loup pour l’homme et il faut en permanence se frayer un chemin dans les voies mal aménagées et résister aux  incivilités récurrentes. Je rêve d’une cité débarrassée des embouteillages et du stress, où les relations seraient enfin apaisées entre automobilistes, cyclistes et piétons. J’avais ainsi hâte de découvrir les villes allemandes, supposées être précurseuses  en matière de modes de transport sains et durables.

Berlin baigne certes dans une heureuse coolitude comme si le Summer of Love des années 60 n’avait jamais pris fin. Tout est amour, farniente et fête sauf sur les pistes cyclables, derniers espaces d’agressivité et de défoulement. La meute de cyclistes lancés tels des gladiateurs dans une folle course à la mort ne recule devant aucun obstacle. Malheur aux touristes étourdis qui n’auront pas bien compris la signification du marquage au sol, ils seront dégommés sur le champ. 500 points pour le vélo ! Dans les deux camps, beaucoup ont rejoint les étoiles. Patrick a définitivement eu beaucoup de chance.

Le respect de l’environnement et la gestion impeccable des déchets restent aussi une utopie. Partout dans les parcs, les poubelles débordent et les pelouses sont jonchées de mégots. Les berlinois fument comme des pompiers et parfois même dans les lieux publics, profitant d’une permissivité devenue inédite dans nos capitales européennes. Ex-fumeurs repentis, fuyez car vous pourriez bien être gagnés par une furieuse envie de remettre le couvert ou du moins de renifler les volutes avec nostalgie, sans craindre les dommages collatéraux provoqués par le tabagisme passif. Et si l’avenir était justement de se détourner du tout droit, du tout propre et du tout vert ? Je contacte vite Patrick pour qu’il se positionne et donne la tendance à ses followers toujours plus nombreux. Namasté !


lundi 21 août 2017

J'ai la mémoire qui flanche


Amicale pensée depuis les campagnes casi désertiques de l’ex-RDA dont j’entame la traversée à vélo, en suivant la piste qui relie Berlin à Copenhague. Le voyage a démarré sans encombre avec une première étape dans un hôtel dont l’improbabilité de l’emplacement n’a d’égal que la sympathique rudesse de ses employés et leur attachante incapacité à utiliser une autre langue que l’allemand. L’exotisme peut prendre de multiples visages et n’est pas forcément déterminé par la distance géographique. Les habitants de ce pays pourtant si proche n’ont probablement pas conscience de la bizarrerie qu’ils nous inspirent.
 
L’hôtel est situé dans la charmante ville de Furstenberg, au 26d Ravensbrücker Dorfstr.... Sauf si vous avez fait l’impasse totale sur les temps forts du XXème siècle pendant votre parcours scolaire, ce nom a forcément pour vous une résonance particulière. Car il s’agit bien de ce Ravensbrück là, celui  qui est synonyme de Convoi de la Mort et de Nuit et Brouillard. Le camp de Ravensbrück était le plus grand centre de détention pour femmes du Reich, et le deuxième dans le système concentrationnaire en général, après Auschwitz-Birkenau. Plus de 70 000 personnes y ont péri.
 
En m’indiquant l’accès à l’hôtel dans un anglais balbutiant, la patronne ne laisse aucun doute sur la spécificité historique du site : « Vous  ne pouvez pas nous rater. Nous sommes tout de suite à gauche après le camp de concentration. » Le moteur de réservation n’a pas été complètement exhaustif dans sa  description des atouts de la région. La perspective de dormir sereinement me semble fortement compromise.
 
Au petit matin, je décide d’aller courir pour essayer de chasser les fantômes et gagner le droit d’absorber le gargantuesque petit-déjeuner traditionnel. Je ne trouve pas d’accès pour faire le tour du joli lac qui jouxte l’hôtel et emprunte finalement une voie qui porte le nom de « Route des Nations ». La chaussée est impeccablement entretenue et formée de blocs de pierre sur lesquels sont gravés des fils barbelés qui tels de sinistres  kerns conduisent vers l’inconcevable. Les pavés ne mènent pas à la plage mais au mémorial de Ravensbrück qui, à cette heure matinale, n’est pas encore ouvert au public.
 
L’ancien camp est très bien conservé et se dresse dans un environnement indécemment magnifique. La municipalité a eu le projet de construire un supermarché à la place dans les années 70 mais l’opinion internationale s’est insurgée au nom du devoir de mémoire.
 
Une auberge de jeunesse est installée juste en face. Je m’interroge sur sa date de création et sur les possibles utilisations précédentes des bâtiments. L’holocauste est un levier touristique comme un autre et certaines personnes peuvent éprouver une forme de  plaisir à séjourner dans des lieux 100% morbides.
 
L'espace est tout à moi et je peux en profiter pleinement si l’on peut dire. Je ne suis cependant pas seule et une  femme de forte corpulence qui balaie avec vigueur l’intérieur de l’un des bâtiments me salue d’un joyeux « Morgen. ». Il faut que tout soit impeccable avant l’arrivée des visiteurs. Je lève les yeux et aperçois une cheminée. Je me trouve devant ce qui servait de four crématoire.
 
Les allemands de l’Est doivent composer avec un passé encombrant. À peine sortis du national socialisme, ils se sont retrouvés coupés du monde, bloqués derrière un rideau de fer pendant des décennies. Une dictature en a chassé une autre. Les statues et les stèles sont nombreuses dans les villages et on ne sait pas toujours si elles sont destinées à dire pardon pour les crimes nazis ou à glorifier la Mère Patrie soviétique. Il faudrait interroger des témoins de ces différentes époques pour mieux comprendre, comme un centenaire polyglotte et rescapé d’Alzheimer par exemple. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin mais je ne perds pas espoir. L’Inspecteur Derrick est sur le coup !
 

jeudi 5 novembre 2015

Le mal du siècle





















Camarades canards boiteux, malmenés par une époque agressive et anxiogène, où chacun est en permanence au bord du pétage de plombs, je vous ai compris. Hyperactivité, pression professionnelle et sociale, surexposition aux nouvelles technologies…. Les dangers et les ennemis ne sont plus les même qu’autrefois et nous assaillent insidieusement, modifiant notre manière de penser et de percevoir et causant des dommages irréversibles. Longtemps, je me suis crue insubmersible et capable de tout affronter, sans trembler ni me plaindre mais,  à mon tour, j’ai fini par craquer. Ma devise était : « Toujours plus loin, toujours plus haut ! »,  jusqu’à l’explosion en plein vol. Je vous rassure, je n’ai pas coulé comme le Titanic et n’ai pas non plus été internée en HP. J’ai juste eu une crise de spasmophilie de magnitude 200 sur l’échelle de Richter ! Cette « attaque » a surgi sans crier gare des tréfonds de mon inconscient et a été suivie par quelques semaines brumeuses où j’étais poursuivie par les stigmates de l’angoisse qui, telles des forces maléfiques, allaient et venaient, menaçant de rompre mon équilibre psychologique.

Pendant cette période, j’ai mené un combat quotidien et sans relâche contre des sensations de vertiges, picotements, bourdonnements d’oreilles et autres symptômes variés et perfides, qui, d’après ma psy et bonne fée, n’étaient que des chimères que je somatisais mais qui semblaient pourtant très réels. Moi qui déclarais au maximum une grippe bénigne tous les dix ans et boudais les blouses blanches, je suis devenue subitement plus hypocondriaque que Pépé et Woody Allen réunis, focalisant sur le moindre fourmillement inhabituel et de ce fait lanceur d’alerte. Je m’en suis remise totalement au corps médical pour me guider dans cette épreuve et gagner le repos de l’âme. J’ai ainsi subi une batterie de tests et scanné mon corps sous tous les angles et au final rien, je suis en parfaite santé, il s’agit juste d’un dérèglement ponctuel de mes neurones. Parmi les moments les plus pénibles, je retiendrai tout particulièrement le visionnage en temps réel de mon anatomie avec mon nom et mon âge qui clignotaient sur l’écran télé du centre de radiologie. Après de longues minutes passées dans la peau d’un condamné à mort, je me suis retenue de ne pas embrasser le médecin sur la bouche lorsqu’il a fini par lâcher le fameux : « RAS ! » libérateur.

Dans tout malheur, il y a du bon et j’ai le sentiment que cette expérience m’a aidée à grandir et à parvenir à une forme d’apaisement. Grâce à  l’adoption d’une meilleure hygiène de vie, j’ai retrouvé sveltesse et teint célestin que vous êtes déjà nombreux à m’envier ! Cela a cependant un prix et, désormais victime du marketing du bien être, je me ruine en produits bio et ai rejoint les rangs des aficionados du yoga qui recherchent la respiration perdue, dans l’atmosphère suffocante et saturée par l’odeur capiteuse du patchouli de gymnases bondés. Le Nirvana est proche !

J’ai aussi appris à davantage m’ouvrir aux autres. En effet, en interrogeant mon entourage, j’ai réalisé que je n’étais pas un cas isolé et que ces maux étaient très fréquents et touchaient plus particulièrement les femmes. Ouf, je n’étais pas folle et surtout pas seule. L’une de mes collègues et ma meilleure amie ont même fait preuve d'une solidarité absolue et déclenché la même pathologie. C’est sympa les filles, je sais que je suis une source d’inspiration pour vous, mais ce n’était vraiment pas la peine ! Je n’ai pas essayé non plus de vous refiler le bébé, en espérant m’en débarrasser. On  ne joue pas à « Chat » et la contamination n’est pas transférable par une simple tape sur l’épaule.

Nourrie par les récits de rescapées et bénéficiant d’une séniorité indiscutable, j’ai pu apporter à mes sœurs d’infortune de précieux conseils et faciliter leur appréhension du phénomène. Je ne suis pas allée jusqu'à leur revendre sous le manteau mon surplus d’anxiolytiques mais je leur ai fortement recommandé de s’armer de bananes et de chocolat noir, munitions revigorantes dont je ne me sépare plus même si elles sont réduites en bouillie au fond du sac à main, et surtout j’ai partagé avec elles ma théorie inspirée de  « ça », Le best-seller de Stephen King. Le roman raconte la lutte entre des enfants terrorisés devenus adultes et une entité maléfique connue sous le nom de « ça » qui prend la forme de leurs peurs les plus profondes et se présente sous la forme d’un clown sanguinaire. Pour arriver à faire disparaître « ça », les protagonistes doivent se convaincre qu’il n’est que le produit de leur imagination et ne peut pas leur faire de mal. Il suffit d’appliquer la même méthode pour venir à bout de l’anxiété. Vous avez peut être croisé récemment une automobiliste qui paraissait frappadingue car, agrippée au volant et en agitant la tête, elle répétait inlassablement : « Tout ceci n’est pas réel. Je ne risque rien. »…. Et bien c’était moi, non pas en proie à un nouvel accès de folie mais mettant en pratique le seul remède efficace contre l’angoisse. Je ne me féliciterai jamais assez d’avoir su faire preuve d’éclectisme en matière de culture et de ne pas avoir considéré la littérature d’horreur comme un genre mineur.

Il semble que la Bête a été domptée mais chut car les symptômes pourraient réapparaître. Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! Cette chronique est dédiée à Cécile, Maya et Valou bien que cette dernière ait préféré opter pour une bonne vieille fracture du genou, à mes parents et mes proches dont le soutien a été très précieux et à l’équipe d’intervention de choc, Jacky et François, auxquels je voue une reconnaissance éternelle. No pasaran !