mercredi 20 septembre 2017

La Valse des Jean-Quelque-Chose


Par une belle après-midi d’automne, j’ai croisé 3 drôles de Jean et cela a bien failli m’être fatal.
 
Ce jour-là, j’avais décidé de mettre un terme à une longue période de jachère capillaire et de dépasser ma peur du coiffeur, une phobie dont je souffre depuis que la charmante dame à laquelle je confiais ma tête en toute confiance a mis la clé sous la porte. Je n’ai pas mesuré immédiatement l’impact de cette perte irréparable. Depuis j’erre de salon en salon, incapable de m’abandonner complètement et soumise aux caprices de pseudo-artistes qui confondent créativité et excès de zèle dès qu’il s’agit de couper et d'effiler. Rien que d’y penser, je tremble et repousse autant que possible le passage inévitable par le bac et le fauteuil.
 
Mais il était grandement temps de dompter ma chevelure rebelle. Mon entourage invoquait l’état d’urgence. Ma coiffure était un hommage vibrant à Janis Joplin, icône pop dont j’adore la musique mais pas forcément le look. Prenant mon courage à deux mains, j’ai pointé au hasard un nom dans l’annuaire, celui de la chaîne d’un certain Jean-Louis D. À ce sujet, pourquoi les usines à coiffure sont-elles toutes gérées par des hommes ? À quand un empire Jeanne Provost? Ou bien, et c’est tout à leur honneur, les coiffeuses préfèrent ouvrir des petits salons de quartier, authentiques et indépendants ?
 
Bien décidée à en finir, je me présentais au rendez-vous fixé mais dans le stress je n’avais pas bien regardé l’adresse et me trouvais dans la mauvaise succursale. Je plaidais ma cause invoquant ma vie trépidante de citadine débordée qui ne prend jamais du temps pour elle. Bizarrement les employés du salon à l’air blasé n’ont pas semblé croire à mon scénario et n’ont fait preuve d’aucun élan de compassion. Je suis donc ressortie bredouille, avec ma tignasse à peine dissimulée dans un savant chignon. Jean-Louis, c’est fini et d’ailleurs cela n’a jamais commencé entre nous !
 
Le pire restait à venir. À la recherche d’un espace coiffure plus convivial, je tombais nez à nez avec Jean-Philippe du lycée, qui surgit régulièrement comme une piqûre de rappel des grands moments de loose de ma jeunesse. Pour lui, c’est tout le contraire, sa journée est aussitôt illuminée et il met sur le compte de ces retrouvailles inattendues un signe du destin célébrant la réunion de deux âmes sœurs trop longtemps séparées. On a fait tous les deux semblant de croire que j’avais perdu son numéro de téléphone ainsi que l’ensemble de mon répertoire, d’où mon silence et mon indifférence à ses nombreuses relances. J’ai dû redonner mon O6 et me soumettre à un test en direct pour vérifier son exactitude. Jean-Philippe ne veut plus être victime des caprices de la technologie.
 
Après avoir vaguement promis de rester en contact, je filais sans demander mon reste et trouvais refuge dans un salon Jean-Claude A. La jeune employée pouvait me coiffer tout de suite et ne ressemblait pas à une psychopathe du ciseau. Pourtant, je n'étais pas au bout de mes peines et une nouvelle épreuve m’attendait. En contemplant mon image dans la glace, révélée par la lueur implacable des néons, je crus voir scintiller un cheveu blanc au sommet de mon crâne. Jusqu’ici et grâce à une génétique bienveillante, j’avais été épargnée par cette preuve indéniable du temps qui passe. « Non, pas déjà », ai-je pensé. J’ai eu une vision accélérée de ce que serait désormais mon quotidien et du choix stratégique que j’aurais à faire entre les colorations salvatrices et les cheveux blancs assumés.
 
La coiffeuse a perçu mon angoisse et m’a proposé son aide. Ensemble, nous avons examiné mon cuir chevelu à la loupe, avec plus de minutie qu’une mère de famille traquant les poux de sa progéniture. Au final, fausse alerte. C’était un cheveu blond, très clair, décoloré par le soleil. Je suis en sursis mais mon positionnement sera très clair pour la suite : camouflage ! Non au chemin libérateur prôné par la journaliste Sophie Fontanel qui encourage à assumer ses cheveux blancs!
 
Ma nouvelle alliée a essayé de profiter de ma béatitude passagère pour me fourguer des produits de soin « indispensables » mais hors de prix. Je ne suis pas si aisément manipulable et ai tenu bon. J’ai décrit mon attachement à des méthodes 100% naturelles comme la bière pour donner du volume et l’avocat pour nourrir les cheveux secs. La coiffeuse m’a regardé bizarrement mais n’a pas insisté et s’est acquittée de sa mission de manière honorable. J’ai maintenant une coupe sixties à la Deneuve, plus sage en apparence donc mais, comme chez Catherine, le côté obscur et rock’n roll est toujours latent et potentiellement insurrectionnel. No Pasaran.


lundi 4 septembre 2017

Du pain et des roses




La colère gronde dans les rangs des livreurs à vélo Deliveroo. Ces forçats du bitume qui foncent coûte que coûte pour satisfaire nos envies pressantes de bouffe rapide font désormais partie intégrante du paysage urbain. « Deliveroo t’es foutu. Les bikers sont dans la rue ! », ont-ils hurlé en cœur dans plusieurs grandes villes.  La principale raison de leur grogne est la mise en place d’un nouveau système de rémunération qui accentue leur précarité. Jusqu’à présent, les  livreurs bénéficiaient d’un salaire mixte : 7,5 euros de l’heure, auxquels s’ajoutait un complément de 2 à 4 euros par livraison. Cela n’avait rien de mirobolant mais depuis fin août ils ne sont plus payés qu’à la course : 5,75 euros à Paris et 5 euros en province.

Alors que tous les calculs démontrent une perte financière conséquente, Deliveroo, symbole de l’ubérisation débridée,  assume un positionnement décomplexé en matière de pratiques sociales et ose parler d’une stratégie gagnant-gagnant. L’entreprise se targue d’offrir une activité bien rémunérée et une liberté d’organisation qui n’a pas de prix. La décision est unilatérale et irrévocable. Même s’ils sont révoltés par ces méthodes honteuses de communication, ceux qui pédalent pour  gagner leur vie n’ont pas d’autre choix que de signer ou partir.

L’ubérisation est née autour de séduisantes initiatives d’économie collaborative et portée par le déploiement des nouvelles technologies mais elle a rapidement dérivé vers un modèle beaucoup moins noble. Elle touche maintenant l’ensemble de la société et au lieu de produire du travail, elle le détruit.
 
Je me sens particulièrement concernée par le triste sort de ces  travailleurs « ubérisés » car je suis en train de vivre la même chose au sein de la structure qui m’emploie, La Ruche, supposée pourtant bienveillante et protectrice. A l’occasion d’une pseudo réunion stratégique, mes collègues et moi-même avons appris que notre activité serait prochainement mesurée grâce à un savant algorithme dont l’unique objectif est d’embrumer les esprits et d’ainsi camoufler la volonté de réduire la masse salariale. En prime, on essaie de nous faire croire que ce changement est une réelle opportunité et que nous allons rester dans une dynamique de progression stimulante. Le plus insupportable n’est pas tant de balayer l’humain au profit de la rentabilité mais de ne pas l’admettre ouvertement, de nous considérer comme une bande de ménagères sans cervelle pour qui le travail est plus un passe-temps qu’une nécessité.

J’ai d’abord pensé que notre service était sacrifié sans scrupule sur l’autel du Grand Capital car nous n’étions que des femmes mais, en découvrant les malheurs des cyclistes Uber qui sont majoritairement des hommes, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une simple affaire de discrimination. La tendance est au dégraissage général, sans distinction de sexe. Déjà vacillante, ma foi dans le monde de l’entreprise a atteint son point de non-retour.
 
Bosley, notre chef devenu un chevalier sans armure, et la sinistre conjuration du CoDir exécutent les sales besognes mais quelqu’un d’autre tire les ficelles depuis le sommet de l’organigramme. Le liquidateur est une liquidatrice qui répond au nom de Cruella. Notre nouvelle Directrice Générale a trouvé très tôt sa voie dans l’ultralibéralisme et le mépris des classes laborieuses. Sa chambre d’enfant était tapissée de posters de Margaret Thatcher à laquelle elle voue un véritable culte. Derrière ses faux airs de quinquagénaire toujours dans la course et à l’écoute, Cruella met tout en œuvre pour contrôler, écraser et soumettre. Le comble de la fumisterie a été l’instauration d’un réseau social interne 100% féminin, à travers lequel  les salariées peuvent échanger et avancer ensemble. Cet outil rétrograde prouve à quel point Cruella est concernée par la condition des femmes. La pensée est verrouillée et la langue de bois régule le dialogue. Les pires machistes sont souvent des femmes de pouvoir.
 
Il est bien évidemment exclu de courber l’échine et de subir la situation. Cruella et ses sbires exercent sur nous un chantage implicite en brandissant le spectre du chômage mais nous n’avons pas peur. Dans un bel élan de solidarité, nous  organisons la riposte et cherchons des alliés dont l’efficacité et l’implication ne sont pas toujours avérées : délégués du personnel, syndicats, avocats, tueurs à gages... « Camarades Bikers Uber, les Abeilles sont avec vous. Votre combat est le nôtre. Nous voulons du pain mais aussi des roses ! ». Ce vieux slogan du mouvement ouvrier est plus que jamais d’actualité. Les têtes couronnées ne vont pas tarder à tomber. No pasaran !

lundi 28 août 2017

Joyeuse Saint Patrick !


L’historique Bernaeur  Strasse qui a longtemps formé une frontière  infranchissable entre Berlin Est et Berlin Ouest vient d’être rebaptisée Patrick Avenue. L’information est encore confidentielle et seules quelques personnes connaissent la genèse de ce changement de nom et surtout l’identité du fameux Patrick. 

Patrick est un jeune berlinois qui par un beau matin d’été fonçait à vélo sans crier gare et a heurté de plein fouet  un véhicule malencontreusement placé sur sa route. L’accident s’est produit sous mes yeux alors je que tentais de dompter depuis quelques minutes une bicyclette de location. Je n’oublierai jamais le choc assourdissant du crâne sur le sol et le cri de rage poussé par la victime, et surtout le sang qui giclait partout. La scène formait une campagne de prévention coup de poing en faveur du port du casque.

Malgré l’état pitoyable de Patrick qui appelait à la compassion, c’était clairement  lui le responsable. Interrogée par la police en ma qualité de témoin clé, je fus formelle. Il est arrivé à un carrefour, n’a pas marqué le stop et a continué à toute vitesse comme s’il n’y avait rien, pas de pancarte, pas d’interdiction. La voiture qui arrivait sur sa gauche circulait normalement et n’a pas pu l’éviter. Je souhaitais surtout blanchir le malheureux chauffeur dont le teint basané et l’accent d’un pays du Sud indéterminé témoignaient d’une arrivée récente en Allemagne et étaient susceptibles d’accélérer une reconduite musclée à la frontière. Le chauffard n’était pas celui que l’on croyait.

Aux dernières nouvelles Patrick est tiré d’affaire et gardera juste une petite cicatrice. Cette trace  indélébile pourrait même doper sa virilité et renforcer son potentiel de séduction. Le bitume est également marqué pour toujours d’une tâche rouge synonyme des combats de notre époque qui ne se jouent plus autour de l’affrontement  entre deux blocs mais dans la frénésie  de la jungle urbaine.  Patrick en tant que survivant de l’enfer de la circulation est devenu une sorte d’icône.

Cette aventure désagréable a fortement remis en question la vision idéale que j’avais du mode de vie des allemands et surtout mon soutien indéfectible à la cause cycliste internationale.

Le vélo est mon mode de locomotion privilégié mais, dans les rues de Toulouse, cela s’apparente souvent à un stage de survie. L’homme est un loup pour l’homme et il faut en permanence se frayer un chemin dans les voies mal aménagées et résister aux  incivilités récurrentes. Je rêve d’une cité débarrassée des embouteillages et du stress, où les relations seraient enfin apaisées entre automobilistes, cyclistes et piétons. J’avais ainsi hâte de découvrir les villes allemandes, supposées être précurseuses  en matière de modes de transport sains et durables.

Berlin baigne certes dans une heureuse coolitude comme si le Summer of Love des années 60 n’avait jamais pris fin. Tout est amour, farniente et fête sauf sur les pistes cyclables, derniers espaces d’agressivité et de défoulement. La meute de cyclistes lancés tels des gladiateurs dans une folle course à la mort ne recule devant aucun obstacle. Malheur aux touristes étourdis qui n’auront pas bien compris la signification du marquage au sol, ils seront dégommés sur le champ. 500 points pour le vélo ! Dans les deux camps, beaucoup ont rejoint les étoiles. Patrick a définitivement eu beaucoup de chance.

Le respect de l’environnement et la gestion impeccable des déchets restent aussi une utopie. Partout dans les parcs, les poubelles débordent et les pelouses sont jonchées de mégots. Les berlinois fument comme des pompiers et parfois même dans les lieux publics, profitant d’une permissivité devenue inédite dans nos capitales européennes. Ex-fumeurs repentis, fuyez car vous pourriez bien être gagnés par une furieuse envie de remettre le couvert ou du moins de renifler les volutes avec nostalgie, sans craindre les dommages collatéraux provoqués par le tabagisme passif. Et si l’avenir était justement de se détourner du tout droit, du tout propre et du tout vert ? Je contacte vite Patrick pour qu’il se positionne et donne la tendance à ses followers toujours plus nombreux. Namasté !


lundi 21 août 2017

J'ai la mémoire qui flanche


Amicale pensée depuis les campagnes casi désertiques de l’ex-RDA dont j’entame la traversée à vélo, en suivant la piste qui relie Berlin à Copenhague. Le voyage a démarré sans encombre avec une première étape dans un hôtel dont l’improbabilité de l’emplacement n’a d’égal que la sympathique rudesse de ses employés et leur attachante incapacité à utiliser une autre langue que l’allemand. L’exotisme peut prendre de multiples visages et n’est pas forcément déterminé par la distance géographique. Les habitants de ce pays pourtant si proche n’ont probablement pas conscience de la bizarrerie qu’ils nous inspirent.
 
L’hôtel est situé dans la charmante ville de Furstenberg, au 26d Ravensbrücker Dorfstr.... Sauf si vous avez fait l’impasse totale sur les temps forts du XXème siècle pendant votre parcours scolaire, ce nom a forcément pour vous une résonance particulière. Car il s’agit bien de ce Ravensbrück là, celui  qui est synonyme de Convoi de la Mort et de Nuit et Brouillard. Le camp de Ravensbrück était le plus grand centre de détention pour femmes du Reich, et le deuxième dans le système concentrationnaire en général, après Auschwitz-Birkenau. Plus de 70 000 personnes y ont péri.
 
En m’indiquant l’accès à l’hôtel dans un anglais balbutiant, la patronne ne laisse aucun doute sur la spécificité historique du site : « Vous  ne pouvez pas nous rater. Nous sommes tout de suite à gauche après le camp de concentration. » Le moteur de réservation n’a pas été complètement exhaustif dans sa  description des atouts de la région. La perspective de dormir sereinement me semble fortement compromise.
 
Au petit matin, je décide d’aller courir pour essayer de chasser les fantômes et gagner le droit d’absorber le gargantuesque petit-déjeuner traditionnel. Je ne trouve pas d’accès pour faire le tour du joli lac qui jouxte l’hôtel et emprunte finalement une voie qui porte le nom de « Route des Nations ». La chaussée est impeccablement entretenue et formée de blocs de pierre sur lesquels sont gravés des fils barbelés qui tels de sinistres  kerns conduisent vers l’inconcevable. Les pavés ne mènent pas à la plage mais au mémorial de Ravensbrück qui, à cette heure matinale, n’est pas encore ouvert au public.
 
L’ancien camp est très bien conservé et se dresse dans un environnement indécemment magnifique. La municipalité a eu le projet de construire un supermarché à la place dans les années 70 mais l’opinion internationale s’est insurgée au nom du devoir de mémoire.
 
Une auberge de jeunesse est installée juste en face. Je m’interroge sur sa date de création et sur les possibles utilisations précédentes des bâtiments. L’holocauste est un levier touristique comme un autre et certaines personnes peuvent éprouver une forme de  plaisir à séjourner dans des lieux 100% morbides.
 
L'espace est tout à moi et je peux en profiter pleinement si l’on peut dire. Je ne suis cependant pas seule et une  femme de forte corpulence qui balaie avec vigueur l’intérieur de l’un des bâtiments me salue d’un joyeux « Morgen. ». Il faut que tout soit impeccable avant l’arrivée des visiteurs. Je lève les yeux et aperçois une cheminée. Je me trouve devant ce qui servait de four crématoire.
 
Les allemands de l’Est doivent composer avec un passé encombrant. À peine sortis du national socialisme, ils se sont retrouvés coupés du monde, bloqués derrière un rideau de fer pendant des décennies. Une dictature en a chassé une autre. Les statues et les stèles sont nombreuses dans les villages et on ne sait pas toujours si elles sont destinées à dire pardon pour les crimes nazis ou à glorifier la Mère Patrie soviétique. Il faudrait interroger des témoins de ces différentes époques pour mieux comprendre, comme un centenaire polyglotte et rescapé d’Alzheimer par exemple. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin mais je ne perds pas espoir. L’Inspecteur Derrick est sur le coup !
 

jeudi 5 novembre 2015

Le mal du siècle





















Camarades canards boiteux, malmenés par une époque agressive et anxiogène, où chacun est en permanence au bord du pétage de plombs, je vous ai compris. Hyperactivité, pression professionnelle et sociale, surexposition aux nouvelles technologies…. Les dangers et les ennemis ne sont plus les même qu’autrefois et nous assaillent insidieusement, modifiant notre manière de penser et de percevoir et causant des dommages irréversibles. Longtemps, je me suis crue insubmersible et capable de tout affronter, sans trembler ni me plaindre mais,  à mon tour, j’ai fini par craquer. Ma devise était : « Toujours plus loin, toujours plus haut ! »,  jusqu’à l’explosion en plein vol. Je vous rassure, je n’ai pas coulé comme le Titanic et n’ai pas non plus été internée en HP. J’ai juste eu une crise de spasmophilie de magnitude 200 sur l’échelle de Richter ! Cette « attaque » a surgi sans crier gare des tréfonds de mon inconscient et a été suivie par quelques semaines brumeuses où j’étais poursuivie par les stigmates de l’angoisse qui, telles des forces maléfiques, allaient et venaient, menaçant de rompre mon équilibre psychologique.

Pendant cette période, j’ai mené un combat quotidien et sans relâche contre des sensations de vertiges, picotements, bourdonnements d’oreilles et autres symptômes variés et perfides, qui, d’après ma psy et bonne fée, n’étaient que des chimères que je somatisais mais qui semblaient pourtant très réels. Moi qui déclarais au maximum une grippe bénigne tous les dix ans et boudais les blouses blanches, je suis devenue subitement plus hypocondriaque que Pépé et Woody Allen réunis, focalisant sur le moindre fourmillement inhabituel et de ce fait lanceur d’alerte. Je m’en suis remise totalement au corps médical pour me guider dans cette épreuve et gagner le repos de l’âme. J’ai ainsi subi une batterie de tests et scanné mon corps sous tous les angles et au final rien, je suis en parfaite santé, il s’agit juste d’un dérèglement ponctuel de mes neurones. Parmi les moments les plus pénibles, je retiendrai tout particulièrement le visionnage en temps réel de mon anatomie avec mon nom et mon âge qui clignotaient sur l’écran télé du centre de radiologie. Après de longues minutes passées dans la peau d’un condamné à mort, je me suis retenue de ne pas embrasser le médecin sur la bouche lorsqu’il a fini par lâcher le fameux : « RAS ! » libérateur.

Dans tout malheur, il y a du bon et j’ai le sentiment que cette expérience m’a aidée à grandir et à parvenir à une forme d’apaisement. Grâce à  l’adoption d’une meilleure hygiène de vie, j’ai retrouvé sveltesse et teint célestin que vous êtes déjà nombreux à m’envier ! Cela a cependant un prix et, désormais victime du marketing du bien être, je me ruine en produits bio et ai rejoint les rangs des aficionados du yoga qui recherchent la respiration perdue, dans l’atmosphère suffocante et saturée par l’odeur capiteuse du patchouli de gymnases bondés. Le Nirvana est proche !

J’ai aussi appris à davantage m’ouvrir aux autres. En effet, en interrogeant mon entourage, j’ai réalisé que je n’étais pas un cas isolé et que ces maux étaient très fréquents et touchaient plus particulièrement les femmes. Ouf, je n’étais pas folle et surtout pas seule. L’une de mes collègues et ma meilleure amie ont même fait preuve d'une solidarité absolue et déclenché la même pathologie. C’est sympa les filles, je sais que je suis une source d’inspiration pour vous, mais ce n’était vraiment pas la peine ! Je n’ai pas essayé non plus de vous refiler le bébé, en espérant m’en débarrasser. On  ne joue pas à « Chat » et la contamination n’est pas transférable par une simple tape sur l’épaule.

Nourrie par les récits de rescapées et bénéficiant d’une séniorité indiscutable, j’ai pu apporter à mes sœurs d’infortune de précieux conseils et faciliter leur appréhension du phénomène. Je ne suis pas allée jusqu'à leur revendre sous le manteau mon surplus d’anxiolytiques mais je leur ai fortement recommandé de s’armer de bananes et de chocolat noir, munitions revigorantes dont je ne me sépare plus même si elles sont réduites en bouillie au fond du sac à main, et surtout j’ai partagé avec elles ma théorie inspirée de  « ça », Le best-seller de Stephen King. Le roman raconte la lutte entre des enfants terrorisés devenus adultes et une entité maléfique connue sous le nom de « ça » qui prend la forme de leurs peurs les plus profondes et se présente sous la forme d’un clown sanguinaire. Pour arriver à faire disparaître « ça », les protagonistes doivent se convaincre qu’il n’est que le produit de leur imagination et ne peut pas leur faire de mal. Il suffit d’appliquer la même méthode pour venir à bout de l’anxiété. Vous avez peut être croisé récemment une automobiliste qui paraissait frappadingue car, agrippée au volant et en agitant la tête, elle répétait inlassablement : « Tout ceci n’est pas réel. Je ne risque rien. »…. Et bien c’était moi, non pas en proie à un nouvel accès de folie mais mettant en pratique le seul remède efficace contre l’angoisse. Je ne me féliciterai jamais assez d’avoir su faire preuve d’éclectisme en matière de culture et de ne pas avoir considéré la littérature d’horreur comme un genre mineur.

Il semble que la Bête a été domptée mais chut car les symptômes pourraient réapparaître. Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! Cette chronique est dédiée à Cécile, Maya et Valou bien que cette dernière ait préféré opter pour une bonne vieille fracture du genou, à mes parents et mes proches dont le soutien a été très précieux et à l’équipe d’intervention de choc, Jacky et François, auxquels je voue une reconnaissance éternelle. No pasaran !

lundi 18 mai 2015

Vasaha



Je suis dans le pays connu pour ses noms à rallonge imprononçables, quelque part entre l’Afrique et l’Asie : Madagascar.  Ici, les gens parlent doucement et calmement et cette tonalité particulière combinée avec ma petite voix font de nos échanges une communion  susurrée et  harmonieuse,  souvent couverte hélas par le tintamarre propre aux villes du tiers-monde.  En effet, malgré  le rythme « moramora » qui donne  envie de secouer certains individus en hurlant : « Ton dynamisme m’émeut. », les journées commencent très tôt et, dès l’aube, la vie s’impose  dans tout ce qu'elle a de sonore, chaotique et surprenant.  J’apprécie tout particulièrement d’être réveillée  vers  quatre heures du matin au chant du coq et, ce, malgré l’utilisation de boules quies supposées ultra-performantes. Je suis donc provisoirement très matinale et peux profiter à loisir de longues plages d’ennui, résultats d’une organisation du temps qui n’est absolument pas optimisée. Ma capacité d’adaptation est mise à rude épreuve et je ronge mon frein, en songeant avec désespoir à tous ces précieux instants inutilement perdus.

Je suis celle que l’on désigne comme une «vasaha », une étrangère,
 placée malgré moi dans une position dominante parfois embarrassante. Ce sentiment de malaise est d’autant plus fort  que le visiteur est d’emblée frappé par l’extrême courtoisie et la gentillesse des malgaches et ne peut comprendre comment ce peuple adorable a été autant malmené par l’histoire et est encore aujourd’hui victime des défaillances de son appareil étatique et des intérêts extérieurs. Rien ne leur est épargné et cela fait un choc, malgré une bonne préparation mentale. Jamais auparavant je n’avais été confrontée à une telle fracture Nord-Sud.

Les entreprises Colas et Total ont pignon sur rue et exploitent sans scrupule les ressources humaines et naturelles du pays. De sinistres expatriés aux visages ravagés par trop d’alcool et de vie tropicale ramassent tous les jours des pelletés de journaliers qui patientent pendant des heures sous un soleil de plomb, dans l’espoir d’obtenir une maigre pitance. Les deux géants mondiaux essaient de racheter leur image en se positionnant comme des mécènes providentiels et en finançant
  des opérations en faveur de l’éducation ou de la protection de l’environnement. Des écoliers peuvent ainsi visiter une réserve de lémuriens dont le prix d’entrée est normalement prohibitif pour les locaux mais comment leur expliquer que la gentille entreprise qui permet cela contribue aussi largement à la destruction de la forêt primaire où habitent les gentils animaux ?

Opérant à titre individuel mais avec un impact tout aussi nuisible, les papis libidineux, millionnaires en ariarys avec l’équivalent de 300 euros, viennent profiter d’une retraite à moindre coût et croquer de la jeune chair docile et résignée. Il y en a partout et ils se livrent à leur petit marché sans honte et aux yeux de tous. C’est écœurant !


L’Occident déverse tout ce qu’elle a de rebutant ou de reliquat sur le continent africain. Un détail prête cependant à sourire dans ce panorama peu réjouissant : la langue française reste très utilisée et les chaines de télévision et de radio passent en permanence des airs de variété connus ou du moins qui ont eu leur heure de gloire car il s’agit exclusivement de vieux tubes des années 70 ou 80. Les carrières de Mireille Mathieu et de Gérard Lenorman connaissent ainsi un nouveau souffle à Madagascar ! Je n’avais pas entendu « Mille Colombes » depuis le concert en l’honneur de la Victoire de Sarkozy en 2007 qui avait été la risée de tous.
 

Heureusement viennent à la rescousse du peuple l’Eglise et les ONGs qui atteignent un nombre record à Madagascar (plus de 600 !). La première est omniprésente dans la vie des malgaches : plusieurs messes par jour, bénédicité avant et après le repas, radio Vatican, écoles religieuses avec une vaste promotion de marketing direct… Le pays a même la version homme de Mère Teresa : le Père Pedro. C’est un dieu vivant qui fait l’objet d’un véritable culte et pourrait bien être élu président s’il avait des velléités politiques.
 Le travail social accompli est immense et inspire le respect.  Le Père Pedro a choisi de se consacrer aux pauvres parmi les pauvres et aujourd’hui son association compte des villages entiers, des écoles, des collèges, des lycées et même une université. Les familles sont prises en charge selon un contrat très ferme. Le travail et la scolarisation des enfants sont notamment obligatoires. J’ai assisté à sa messe marathon du dimanche matin, un spectacle de 3 heures agrémenté de chants et de danses savamment chorégraphiés.  Charismatique sexagénaire, le Père Pedro officie au milieu telle une rock-star. Même plusieurs jours après,  le souvenir de ces nuées d’enfants assis et chantant à tue-tête me poursuit.  A New York, on se presse pour assister aux Gospels d’Harlem, à Tana, c’est le Père Pedro qui fait le show.  Je ne peux cependant m’empêcher de penser que tout cela est proche de la dérive sectaire et semble trop beau pour être honnête. C’est encore mon manque de foi qui me guide !

Parlons enfin du business des ONGs et de mon actuelle étiquette « humanitaire ». Avec l’appauvrissement du pays, les organismes d’aide ont progressivement occupé une place toujours plus importante au sein de la société. L’aide représente un secteur économique de poids, pourvoyeur de nombreux emplois, et l’on voit mal comment la coopération, temporaire par nature, pourrait cesser sans provoquer une crise.


De ce fait, les ONGs ne peuvent se permettre de perdre leurs ouailles. C’est donc bardée de médicaments et de recommandations sécuritaires que j’ai débarqué il ya une dizaine de jours, m’étant dépouillée de tout apparat
 et me méfiant de tout et de tous. Cette paranoïa a d’ailleurs gagné mon entourage que je m’empresse de rassurer : je n’ai pour l’instant croisé aucun moustique, mon estomac qui n’aurait pas dit non à une petite dysenterie amaigrissante est abondamment rassasié par une cuisine succulente et je bénéficie en permanence d’une garde rapprochée qui me protège d’éventuels brigands. Le plus difficile est de ne pas pouvoir circuler librement et d’être confinée, la nuit tombée, dans ma chambre d’hôtel. En même temps, le seul lieu pour sortir le soir est un karaoké et les pannes de courant quotidiennes incitent peu aux déambulations nocturnes. Prenant mon mal en patience, je profite de cette retraite improbable pour rattraper mes lectures en retard et remercie le "ciel" d’avoir inventé le wifi. Je comprends également mieux pourquoi ces missions solidaires ne durent que quelques semaines, car, en cas de prolongation, il y aurait de sérieux risques pour la santé mentale des volontaires. Mais malgré tout, l’aventure en vaut la peine. Veloma... 

jeudi 8 janvier 2015

Ils ont tué Maître Cabu !

 



La nouvelle est tombée hier en fin de matinée provoquant une onde de choc qui s’est propagée dans le monde entier. On se souvient toujours de ce que l’on faisait dans les moments susceptibles de faire basculer l’histoire et en ce qui me concerne, je profitais d’un soleil hivernal radieux pour faire un footing rédempteur post-réveillon en écoutant ma radio préférée et gloussant aux blagues des chroniqueurs. Soudain, les rires se sont effacés pour laisser la place à un communiqué factuel et froid : « Des hommes cagoulés se sont introduits dans la rédaction du journal Charlie Hebdo et ont provoqué une fusillade. On dénombre au moins 11 morts et de nombreux blessés. Les tueurs ont pris la fuite en se revendiquant ouvertement d’Al-Qaïda. » J’étais abasourdie, j’avais les jambes coupées, comme subissant aussi cette attaque, malgré la protection qu’aurait pu offrir l’éloignement géographique de l’impact.

Premier réflexe typique de notre époque, j’ai vérifié l’information sur le net et lancé un appel dans les réseaux sociaux, osant encore croire à une possible grosse farce de la part de ces artistes de la déconnade avant de me rendre à l’évidence et de m’enquérir aussitôt du sort d’amis habitant à proximité du lieu du drame et d’anciens camarades gratte-papiers à l’esprit frondeur. Tous étaient hors de danger mais le plus inconcevable allait venir lorsqu’au fil des minutes les informations sont devenues plus précises : « Charb, Cabu, Wolinski, Oncle Bernard, Tignous, Honoré sont morts. » Quelle horreur, ils ont massacré toute l’équipe, mes tontons flingueurs, les pères fondateurs d’une presse satirique au style inimitable. Je n’étais pas toujours d’accord avec leurs idées mais leurs dessins filaient la pêche : rien de tel que la distance, l'impertinence, l'irrévérence de leur humour pour remettre les choses à leur place, relativiser, dénoncer la véritable vulgarité des choses… Il n’y avait pas plus tolérant, pas plus ouvert, pas moins raciste que cette bande de joyeux lurons.

Charlie Hebdo dont je continue à parler au présent a le blasphème pour religion et subit des menaces depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006 mais l’affaire semblait ancienne et enterrée depuis longtemps. « Ils » pour ne pas dire les bourreaux ou les fous d’Allah ont voulu tuer Charlie mais son rire cathartique et libératoire résistera toujours.

Toutes les victimes de ce drame ont droit à la même considération et chacun est touché à sa manière par la disparition de ces magiciens du crayon mais c’est surtout à Cabu ou plutôt à Maître Cabu que je pense. Ceux qui étaient enfants dans les années 80 me comprendront. Pour nous, Cabu c’est le dessinateur de Récré A2, l’émission du mercredi devant laquelle nous collaient nos parents, nous abandonnant ainsi sans scrupule dans les griffes de la perfide Dorothée et de son équipe d’animateurs débilisants. Heureusement, il y avait Cabu pour nous rassurer, lui qui transpirait la gentillesse, sous ses pulls jacquard et sa coupe au bol immuable, et croquait inlassablement des drôles de pifs à Dorothée. Comment aurions-nous pu imaginer alors qu’il faisait aussi des trucs pour adultes, était un génie de la caricature et avait notamment inventé le concept du « beauf » devenu une référence incontournable en sociologie ? En l’assassinant de manière barbare, on m’arrache ma Madeleine de Proust, c’est mon enfance qui fout le camp. Ils n’avaient pas le droit. Et en plus, cela s’est passé un mercredi. J’ai envie de chialer.

Le réseau Reporters sans frontières qui œuvre pour promouvoir et défendre la liberté d'informer et d'être informé partout dans le monde diffuse en ce moment un spot terrifiant évoquant le destin tragique d’un journaliste enfermé depuis des années dans un caisson et oublié de tous. L’histoire ne dit pas si la geôle est réelle ou s’il s’agit d’une évocation métaphorique du musellement du droit d’expression. A l’écoute de ce message, on se sent concernés et solidaires tout en se disant que cela ne peut se produire que dans une lointaine dictature qui bafoue les droits de l’homme au quotidien et empêche la liberté d’expression. Pourtant, aujourd’hui en France, on tue des hommes pour des dessins. Nous venons de vivre un 11 septembre culturel.
 
J’ai toujours été fascinée par la profession de journaliste. Lorsque, quand j’étais petite, on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais spontanément : « archéologue ou journaliste ». J’ai vite éliminé la première option car Indiana Jones vieillissait un peu plus à chaque film, toutes les pyramides étaient déjà découvertes et surtout un conseiller pédagogique plein d’optimisme a stoppé net mes aspirations : « Mademoiselle, l’archéologie, c’est le mariage ou l’ANPE ». J’ai donc choisi de m’engager dans l’autre voie qui n’offrait pas non plus la garantie d'un avenir florissant mais peu m’importait. Je rêvais de montrer et voir le monde, passer des heures dans des salles de rédaction enfumées et sentant la sueur, entourée de vieux baroudeurs furieusement sexy… J’ai fait des études de lettres puis de journalisme, scribouillé quelques piges mal payées, explosé de joie en voyant ma signature dans des canards engagés. Mais l’aventure s’est rapidement arrêtée. Les conditions d’exercice étaient déjà très précaires, ma vision du métier peut être trop idéale ou ma véritable vocation ailleurs ? J’aurais peut-être dû me donner plus de temps. Cela restera toujours un regret et a encore plus renforcé mon admiration sans borne pour ces maestros de la presse écrite qui m’auront au moins légué le sens de l’humour comme arme de destruction massive.

La mort de ces contributeurs aux Lumières ne doit pas être inutile. Leur richesse intellectuelle et morale doit continuer à briller. Le slogan « Je suis Charlie » a déjà fait le tour du monde et partout des rassemblements ont lieu comme si les gens avaient besoin de ne pas seulement protester en cliquant sur Facebook mais se retrouver, faire corps et être tout simplement ensemble. Ma crainte est que cette surmobilisation meure comme elle est née dès que Charlie fera moins le buzz ou nous aura donné le tournis jusqu’à l’écœurement. Evitons également que de dangereux amalgames soient faits et que l’Islam soit encore plus stigmatisé. N’oublions pas que deux des victimes s’appelaient Ahmed et Mustapha. Osons demeurer une belle et grande démocratie multiculturelle. Soy Charlie. No pasaran !