jeudi 31 mars 2011

La revanche d'une blonde














Ne vous méprenez pas sur le titre ; cette chronique n’est pas destinée à mettre à l’honneur ma modeste personne dotée d’une chevelure châtain clair au léger balayage mais elle parle d’une blonde, une vraie, dont nous célébrons en ce 31 mars 2011 l’entrée dans le cercle fermé des porteurs du chiffre 4. Bon anniversaire Coco ! Tu es la première de notre petit groupe d’adolescents attardés à vivre cette terrible épreuve et nous t’observons avec appréhension et effroi glisser dans les eaux troubles de la quarantaine. Que se passe t’il de l’autre côté ? Est-ce que l’on subit des transformations physiques et psychologiques immédiates et irréversibles : blanchissement soudain des cheveux, chute des dents, affaissement des paupières, prise de bide définitive, goût immodéré pour les tubes commerciaux des années 80… ? Tu sembles pourtant bien résister aux ravages du temps, toute auréolée de blond et préservée des coups de scalpel pseudo-réparateurs.

Comme il semble loin et irréel cet automne 1997 où nos chemins se croisaient pour la première fois dans le métro londonien. Toi aussi tu avais été tenté par l’appel de Londres et travaillais alors comme jeune fille au pair, même si jeune fille tu ne l’étais plus tout à fait. Cantonnée à des tâches ménagères bien peu passionnantes et honteusement exploitée par ta « famille d’accueil », tu avais vite pris la poudre d’escampette, persuadée qu’un destin plus grand t’attendait ailleurs. Sur mes conseils, tu entamas une carrière prometteuse dans la restauration, secteur dans lequel l’exploitation de l’homme par l’homme est aussi quotidienne mais cela tu ne le savais pas encore. A la fin des années 90, les médias français saluaient unanimement le miracle londonien et nombreux étaient les jeunes français qui franchissaient la Manche persuadés de trouver un job de rêve en quelques heures. La réalité était toute autre. La plupart de ces ambitieux aventuriers se retrouvaient à trimer très dur dans des hôtels ou des cafés pour quelques poignées de livres qui leur permettaient à peine de subsister. Même si à cet âge, la principale préoccupation est de savoir où sortir le soir, Londres faisait l’effet d’un miroir aux alouettes.

Heureusement notre glamour nous a permis de nous positionner rapidement comme soubrettes vips. Souviens-toi chère amie de cette petite jupe noire si seyante qui devait arriver pile au niveau du genou et que nous portions crânement sur des plateaux télé ou des péniches privatisées, de nos piètres tentatives de « silver service » et surtout de nos collègues d’infortune dont la variété du panel permettait une étude socio-anthropologique unique. Nous avons ainsi côtoyé des artistes au chômage, des réfugiés de l’ex-Yougoslavie qui sursautaient au moindre bruit de vaisselle brisée, des vieilles toutes ridées privées de retraite, des entrepreneurs ruinés ou encore des Rémi sans famille se débattant dans une épopée hugolienne. Pour aucune de ces personnes la profession de serveur était une vocation mais chacun s’échinait à sourire et à faire virevolter assiettes et plateaux. Il n’est pas nécessaire de se rendre dans les pays du Sud pour être confronté au tiers-monde car on peut le rencontrer au coin de la rue. Ma conscience sociale est née à ce moment. De ton côté, tu t’es dit : « plus jamais ça » et de retour en France, tu t’es employée à gravir patiemment les échelons.

Il est vrai que depuis nos itinéraires ont été quelque peu différents mais cette époque nous a liées à jamais. Tu as choisi les chiffres et moi les lettres, tu craques pour les cravatés rasés de près et moi pour les altermondialistes chevelus, tu portes des chaussures à bout pointu et moi à bout rond…. Je pourrais continuer longtemps cette liste d’antagonismes mais pourtant je suis là, ayant revêtu pour l’occasion une perruque blonde, et chantant à tue tête avec tes autres amis : « Qu’est-ce qu’y fait pleurer les blondes ?». Bravo Coco, nous sommes tous venus te soutenir dans ce moment délicat et sommes fiers de toi. Tu fais même des émules, surtout depuis que tu as triomphé de ton combat contre le tabac, d’un coup de piqûre magique. Notre serial addict local s’est d’ailleurs précipité chez le gourou responsable de cette transformation radicale mais l’effet semble moins miraculeux sur lui si l’on en croit les gouttes de sueur qui perlent sur son front dès qu’il aperçoit une cigarette. Mais pour sa décharge et sans vouloir faire une mauvaise rime, il a encore un peu de temps avant d’avoir 40 ans. A nouveau bon anniversaire ! Aujourd’hui nous sommes tous des couguars enragés. No pasaran !

mardi 8 mars 2011

Même la pluie
















“Tambien la lluvia” sous son titre original. J’ai adoré ce film d’Icíar Bollaín qui nous livre une évocation subtile de la fracture Nord-Sud. Un jeune réalisateur espagnol, Sebastian, se rend en Bolivie pour tourner une fresque sur la servitude des Indiens et leur résistance aux colons espagnols du XVIe siècle. Les budgets sont serrés et le producteur, Costa, se félicite de pouvoir employer des comédiens et des figurants locaux à moindre coût. Sauf que la situation politique sur place se dégrade. L'augmentation de l'eau pousse la population à la révolte. Des tensions éclatent, menaçant la sécurité du tournage. Costa et Sebastian se trouvent malgré eux emportés dans cette lutte pour la survie d'un peuple démuni. L'injustice est au coeur du réquisitoire qu’ils sont en train de tourner. Et voilà qu'elle refait surface, sous leurs yeux, comme si l'histoire se répétait, cinq siècles plus tard. Costa et Sebastian vont-ils rester fidèles à leurs idéaux et défendre la population opprimée ? Les yeux de braise des deux acteurs nous font leur pardonner d’avance leur possible manque d’intégrité. Guapos !

J’ai eu aujourd’hui un sursaut de conscience humanitaire pour poursuivre sur la problématique cruciale de l’accès à l’eau, mais dans un contexte quelque peu différent. J’étais tout à l’heure à l’aéroport d’Orly, revenant de la ruche où j’ai été adoubée dame abeille par celle que je ne présente plus, Queen Bee, ma responsable hiérarchique, en récompense pour mes bons et loyaux services. Un aller retour en avion avec taxi à l’arrivée pour assister à une réunion de deux heures à la portée stratégique douteuse : j’apporte involontairement ma modeste contribution au réchauffement climatique. Auréolée de mon succès tout neuf, je me prêtais pour une fois sans rechigner à l’effeuillage de l’embarquement. Peu m’importaient mes chaussettes dépareillées ou mon pantalon qui glissait dangereusement mais je me suis insurgée contre l’employée au discours et aux gestes mécaniques lorsqu’elle m’a invitée à jeter ma bouteille d’eau aux trois quarts pleine. Je lui ai signifié que cela représentait un gaspillage indécent et que dans certains pays des femmes et des enfants parcouraient des dizaines kilomètres chaque jour pour aller chercher ce liquide précieux. Je poursuivais en lui expliquant que l’eau n’était pas quelque chose d’acquis mais restait le plus grand combat de l’humanité. Peu sensible à mes envolées militantes, mon interlocutrice m’a lancé un regard de têtard mort et a poussé mes affaires sur le tapis roulant.

J’étais retournée pour quelques instants dans la peau de Miss Développement Durable, comme lors de cette fameuse exposition internationale sur l’eau où j’avais pour mission de répandre la bonne parole et interpeller les visiteurs sur ces sujets sensibles. J’avais pris mon rôle très à cœur mais très vite, j’ai compris qu’elle consistait surtout à veiller à l’approvisionnement régulier des coupes de champagne de diplomates et d’hommes d’affaires bedonnants. Les ressources en eau de la planète ne sont peut être pas inépuisables mais c’était loin d’être le cas de la cave du Pavillon de la France. Bonne vivante reconnue, je suis la première à défendre ce genre de petits plaisirs mais il ya un temps pour tout et le triomphe des intérêts personnels et mercantiles au détriment d’enjeux fondamentaux auxquels l’évènement était dédié m’avait profondément dérangée à l’époque. Mon engagement pour la planète a pris fin à ce moment là mais il ne demande qu’à renaître. A l'aube de la nouvelle année, j’ai d’ailleurs eu l’idée de créer un parti. Il prônerait la lutte contre la soif. De l’eau et du vin pour tous, en pleine égalité et sans discrimination ni restriction ! Les camarades présents ont été enthousiasmés par le projet et m’ont promis leur soutien inflexible. No pasaran !

jeudi 3 mars 2011

Banditas














Les festivités prévues pour célébrer l’Année du Mexique en France sont annulées par solidarité «humanitaire» avec Florence Cassez, cette française qui purge au Mexique une peine de 60 ans pour des enlèvements qu'elle nie, et surtout suite à la pitoyable tentative du président français pour négocier sa libération. Là où il aurait fallu user de discrétion, de finesse et de tact, notre empereur Nicolas Ier a joué les donneurs de leçons, imposant haut et fort la France comme modèle à suivre en matière de démocratie et de justice et reléguant le Mexique au rang de système corrompu et dégénéré.

Curieusement les autorités mexicaines ont pris la mouche et cette pauvre Florence n’est pas prête de revoir le ciel de Paris. Echec cuisant donc pour notre super-président qui pensait redorer le blason de la France et faire oublier une succession de bourdes diplomatiques. Mais le plus grave est que, suite à cette surmédiatisation de l’affaire Cassez, l’opinion publique française, jusqu’alors compatissante ou non informée, est en train de se retourner contre Florence. Parmi les avis qui s’élèvent de la foule, certains s’avèrent particulièrement objectifs et argumentés : «Il n’y a pas de fumée sans feu. Elle était forcément au courant des agissements de son compagnon.», «A cause d’elle, le festival Rio Loco n’aura pas lieu.», «C’est agaçant tous ces articles. Qu’on nous parle d’autre chose que de Florence au pays des Picaros!», «Et puis, elle s’appelle comme ma cousine que je déteste!». Arrivée à saturation, la rue ne veut plus rien savoir et préfère condamner sans preuve. Florence est surtout coupable d’avoir choisi le garçon qu’il ne faut pas.

Avant toutes ces fâcheries et vexations politiques, j’ai moi aussi vécu une aventure mexicaine, sur un mode certes plus calme mais l’épisode mérite d’être mentionné. L’Amérique du Sud ne m’est pas inconnue et je refusais de m’arrêter aux clichés habituels d'insécurité et de violence associés au Mexique. Il n’en allait pas de même pour mon entourage qui, nourri d’images télévisuelles, me voyait déjà abusée par des narco-trafiquants, dévorée par des chiens de combat, kidnappée par des policiers petits et obèses ou encore succombant à une overdose de tequila et de haricots rouges. C’est donc le cœur léger que je m’étais rendue à l’aéroport, après des adieux déchirants avec mes proches, tous persuadés de me voir pour la dernière fois. Et au final, rien, pas la moindre contravention ou tentative d’arnaque, et encore moins de bakchich forcé. De ce que j’ai pu voir, les mexicains sont incroyablement sympathiques et honnêtes. Certaines villes comme Campeche sont même de véritables Oui-Oui Land, avec le bleu du ciel et de la mer des Caraïbes, des petites maisons aux couleurs vives et une population jeune et insouciante qui déambule nonchalamment dans les rues. Mes compatriotes, purs produits d’une société aigrie et vieillissante, devraient venir y faire régulièrement des cures de risothérapie. Le danger est ailleurs.

Florence Cassez n’a pas eu autant de chance. D’ailleurs, à quoi songe t’elle depuis sa geôle exiguë ? Son cas m’interpelle d’autant plus que nous avons le même âge et qu’il m’est arrivé aussi de manquer de discernement en matière d’hommes, avec des conséquences bien évidemment moins dramatiques. Jeunes filles, méfiez-vous des mauvais garçons ! Tôt ou tard, cela se termine mal.

L’écriture est une excellente thérapie et pourrait constituer pour Florence un moyen d’évasion. J’envisage donc, si elle est d’accord, d’entamer avec elle une correspondance qui proposerait un regard croisé sur le thème de la liberté. En effet, le sentiment d’enfermement n’est pas réservé uniquement aux personnes incarcérées mais peut être également ressenti à l'extérieur et dans un cadre douillet. Comment parvenir alors à briser ses murs et ses chaînes ? Il y aurait aussi des sujets plus légers ciblant le lectorat féminin et expliquant notamment comment détecter les mauvais maris potentiels, cuisiner avec trois fois rien, supporter les communautés de femmes… Je suis sûre que Florence va être séduite par le projet car nous avons tellement de points communs ! Le rire parviendra peut être à balayer les larmes et à adoucir l'impartialité de ses accusateurs. Nous préparerons aussi le plan média pour sa sortie que j'espère prochaine. Que sea valiente amiga, no te olvidamos. No pasaran !

mardi 16 novembre 2010

Wall Street, ton univers impitoyable !




















Alors que j’ai en quelque sorte signé un pacte avec le Capital, ennemi juré longtemps combattu, et goûte avec méfiance aux joies du confort petit-bourgeois, mon vieil ami Pépé est en pleine remise en question de ce mode d’existence qui est pourtant le sien depuis toujours.

La banque pour laquelle il travaille a mis en marche un rouleau compresseur destiné à éliminer les éléments défectueux ou récalcitrants, et Pépé réalise avec stupeur et effroi que ses employeurs ne sont ni bienveillants ni rationnels et qu’il pourrait être l’une des prochaines victimes des purges wallstreetiennes. Révolté par tant d’absurdité et d’injustice, Pépé ne cesse de crier à qui veut bien l’entendre : « On m’aurait menti » car c’est non seulement son univers qui s’écroule mais aussi tout le système de pensée qui l’accompagne. En effet, si certains tâtonnent toute leur vie sans jamais trouver leur voie, Pépé, lui, savait depuis l’enfance qu’il voulait être banquier, jongler avec les chiffres, s’amuser avec l’argent des autres pour toujours plus de profit. L’exercice de son métier tient du sacerdoce, d’où le sentiment profond de désarroi qui l’anime actuellement.

Les objectifs à atteindre sont démultipliés, les tâches s’alourdissent à chaque seconde et les démissions volontaires ou forcées pleuvent. Cette entreprise dont je tairai le nom est devenue un espace de souffrance où une direction sadique s’applique à torturer des sous-fifres sans défense. Le capitalisme est dans son principe un état de guerre permanente. Le système nous ballote sans ménagement, feignant de nous intégrer pour mieux nous éjecter ensuite. La seule solution est l’insoumission et la révolte. Pépé a donc décidé de ne pas courber l’échine et celui qui me répétait inlassablement : « On ne peut pas comprendre l’économie et être de gauche » vient de se syndiquer. Qui aurait cru que derrière une panoplie costard-cravate se camouflait une âme sociale et révolutionnaire ?

Afin de mieux affronter ces bouleversements majeurs dans nos vies, Pépé et moi avons décidé de mettre à profit nos expériences respectives et faire face ensemble. Grâce à lui, je découvre ainsi des notions jusqu’alors inconnues comme l’épargne, la gestion de budget ou encore l’achat immobilier que je m’approprie tant bien que mal en essayant d’oublier la part d’aliénation qu’elles contiennent. En échange, je travaille à la « gauchisation » de Pépé, tâche qui promet d’être ardue car il ne suffit pas de prendre une carte pour être adopté par un parti, mais il faut surtout démontrer la force de son engagement. Ce serait en effet trop facile de crier au loup après avoir voté Sarko en 2007 de peur d’avoir une « Ségolène sans cervelle au pouvoir ».

Pour commencer, j’ai décidé d’effectuer un solide programme de décrassage en mettant du rouge dans ses lectures. Nous ferons des petits exercices simples comme celui de la sélection de la presse avant de monter dans un avion. Pépé devra réussir à opter spontanément pour L'Humanité ou Libération et se détourner définitivement du Figaro ou des Echos. Si les bons réflexes de Pépé tardent à se développer, nous brûlerons quelques exemplaires de publications libérales pour marquer symboliquement la fin de son ancienne existence. Une fois l’esprit guéri, nous passerons à l’action, notamment en prenant part à des manifestations. L’actualité sociale nous donne l’embarras du choix et devrait permettre une mise en pratique presque quotidienne. Nous nous battrons main dans la main contre la réforme des retraites, la chasse aux roms, la lapidation de Sakineh, l’augmentation du prix du tabac et défendrons bien d’autres nobles causes encore. Pépé devra défiler avec fierté et à visage découvert et non pas dissimulé derrière des lunettes noires comme lors de la marche pour la légalisation du cannabis à Londres en 1998. Je lui montrerai en quoi les manifs constituent des moments de partage privilégiés grâce par exemple aux camions buvettes CGT qui proposent des apéros à des prix défiant toute concurrence et surtout car on peut y draguer en toute tranquillité, en étant sûr de ne pas tomber sur des représentants de l’UMP. Au pire, il arrive de croiser quelques socio-traitres repentis. Oui, vous assisterez bientôt à la naissance d’un homme nouveau. Je m’y emploie. No pasaran !

vendredi 5 novembre 2010

Les monologues du vagin
















Une fois par trimestre a lieu un grand rassemblement à la ruche parisienne à l’appel de ma supérieure hiérarchique, plus connue sous le sobriquet de Queen Bee, la Reine des Abeilles. Cet évènement a l’ambition d’être un moment privilégié d’échange et de détente, women only. En effet et pour ceux qui auraient raté les précédents épisodes, mon service est composé exclusivement de femmes et les rangs de notre armée ne cessent de grossir. Le dernier show vient tout juste de s’achever pour ma plus grande joie.

L’organisation obéit toujours au même rituel : la date de convocation est gardée secrète le plus longtemps possible, les titres de transports sont envoyés ensuite avec une description ridiculeusement détaillée et blondissante de l’itinéraire vers le point d’arrivée et pour finir Queen Bee nous adresse une piqûre de rappel sur un mode chaleureux et maternel : « Vous serez bientôt toutes auprès de moi. J’ai hâte de vous voir ». Courage fuyons !

A chaque séquence de retrouvailles, je m’applique à exécuter des sourires hypocrites, poser des bises claquantes sur les centaines de joues et feindre un intense bonheur professionnel, tout en songeant : « Encore un jour de détention pour Valérie M… ». Il y a toujours une ou deux nouvelles dont j’oublie aussitôt le prénom et que j’associe plutôt à une ville pour faciliter le repérage. D’ailleurs, j’ai remarqué qu’il manquait Clermont Ferrand et appris un peu plus tard qu’elle n’avait pas réussi à passer à travers les piquets de grève. Train, avion, barque, VTT, elle avait tout essayé mais en vain. La ville était entièrement coupée du monde. Il est vrai que les voies de communication modernes ont mis des siècles pour arriver jusqu’à cette froide bourgade perdue au milieu de nulle part et qu’en cas de paralysie nationale, les risques de blocage y sont plus importants qu’ailleurs mais tout de même, je trouvais cela suspect. Est-ce que quelqu’un avait songé à appeler Info Trafic pour vérifier ses dires ? Je n’ai pas insisté davantage, saluant la chance et le génie de Clermont Ferrand qui a su échapper à la séance de bourrage de crâne.

Pour la première fois, Queen Bee avait décidé de nous faire prendre l’air afin d’aller butiner dans plusieurs places parisiennes où elle souhaitait asseoir son règne. Point de carrosse cependant et nous avons été contraintes d’emprunter le mode transport de la plèbe honteuse et puante : le métro. J’ai ressenti une solitude extrême lors de la distribution des tickets et du décryptage collectif du trajet, toutes agglutinées devant le plan. J’ai alors enfoncé un peu plus ma capuche et mes lunettes noires, cherchant par tous les moyens à éviter d’être associée à cette meute de provinciales en goguette. Peine perdue et mon désespoir n’a fait que grandir tout le temps qu’a duré la ballade, surtout lorsque nos interlocuteurs s’exclamaient à l’unisson : « Mon dieu, il n’y a que des femmes, comme c’est étrange ». J’en suis même arrivée à regretter l’anonymat des sous-sols de la ruche. Pour vivre heureux, vivons cachés.

L’heure du retour en classe a tout de même fini par sonner. L’ordre du jour envoyé au préalable est toujours prometteur de débats de haut vol. Cette fois en plus, un point étrange venait rompre la monotonie de la trame habituelle : « Gestion des congés maternité : mutualisation ». Il y a en effet beaucoup de pondeuses parmi nous et une réflexion autour des différentes méthodes d’élevage pourrait avoir un certain intérêt stratégique. Ce fut en fait une nouvelle édiction de loi par Queen Bee qui s’exprima à peu près en ces termes : « Nous formons une grande famille et lorsque l’une de vous part en congé maternité, je ne veux plus qu’elle soit remplacée par une étrangère mais par vous toutes, qui irez chacune à votre tour occuper son poste quelques jours. » L’idée n’est pas fondamentalement mauvaise car elle traduit la capacité d’une profession à répondre collectivement à ses besoins et à réduire la discrimination dont souffrent les femmes dans le monde du travail (licenciement abusif ou perte de responsabilités lors du retour de congé etc.) mais elle est perverse car basée sur le mode du volontariat forcé et enferme une fois encore les femmes dans des problématiques de ventre et de couches. C’est un bond en arrière dans le combat pour la liberté des femmes. J’en toucherai un mot à Elisabeth Badinter.

En signe de protestation, j’ai décidé de revêtir pour le dîner du soir la parfaite panoplie de la femme au foyer des années 50 : robe trapèze noire, collier de perle, chignon strict, et glissé des tupperwares de plusieurs tailles dans mon sac. J’allais dégainer un moule silicone orange mini pour connaître l’avis de Queen Bee sur l’objet lorsque la foule m’a poussé dans une autre direction et je me suis retrouvée dans un coin de table où les sujets de conversation étaient hautement sulfureux et subversifs. Ca parlait augmentation de salaire, négociation de RTT, démission, grève, avortement, embauche d’hommes, renversement de la dictature…. La révolte grondait et, ragaillardie par le vin rouge et ce début d’insurrection inespéré, j’ai lâche mes cheveux et proposé de prendre la tête des suffragettes, avec comme nom de résistante « Maya ». No pasaran !

mercredi 18 août 2010

Machjaghjolu en Corsica
















C’est été, j’ai pris le maquis, non pas pour rejoindre un quelconque mouvement de lutte clandestin mais pour me ressourcer au contact de la nature, la vraie, et m’extraire du quotidien. Mission accomplie, même si je n’ai pas choisi une option aussi extrême que le héros d’Into The Wild, parti vivre seul au fin fond de l’Alaska et condamné à trouver lui-même sa nourriture dans un milieu hostile. Son destin peu enviable : l’estomac tenaillé par la faim, il mange par erreur une racine toxique et meurt dans d’atroces souffrances, n’incite pas vraiment à suivre son exemple. Doutant de mes capacités d’autosubsistance, j’ai préféré m’inscrire à l’un de ces séjours qui promettent du frisson, de l’aventure et une immersion presque totale, le tout dans la jungle corse. Je craignais une surreprésentation de jeunes freluquets prépubères rêvant de se faire chasser par une cougar mais j’ai eu la bonne surprise de tomber sur une équipe de trentenaires débonnaires essayant en vain d’expier par le sport leurs péchés quotidiens.

Beaucoup ne comprendront pas ce que l’on recherche à travers ce genre d’expérience. En effet, on paye pour suer, souffrir, être écorchés, couverts de bosses et de plaies suintantes, avaler tant bien que mal une tambouille indigeste, passer des jours sans se laver, vivre les uns sur les autres, mal dormir à cause des ronflements des voisins… Pourtant et c’est le plus curieux, on y trouve un certain plaisir et mieux encore, on s’habitue à la promiscuité et aux préoccupations scatologiques. Les morceaux de papier toilette, biens précieux et convoités, s’échangent sous le manteau. La nuit, c’est le bal des lampes lucioles qui s’éclipsent en secret du campement pour savourer quelques instants de solitude. Alors que notre époque est marquée par le triomphe des individualismes, une solidarité inattendue s’est développée dans l’épreuve. Dépouillé de tout, l’homme reconstitue instinctivement une tribu.

Et puis surtout la Corse est parfaitement propice au dépaysement. Ce petit bout de France qui résiste à l’oppression immobilière et technologique possède un fonctionnement et des règles propres. Car aujourd’hui que signifie se couper du monde sinon perdre le réseau et arriver enfin à lâcher son téléphone portable, devenu un objet silencieux et inutile ? Les militants indépendantistes ont du trouver une combine pour brouiller les lignes et dérouter les touristes, alors privés de leur principal repère. Les épiceries de village rappellent aussi les magasins d’état cubains : sur les étalages, deux boîtes de conserves mènent une lutte acharnée contre une tomate et un concombre, tous les produits sont labellisés corses et passez votre chemin si vous mettez en doute l’authenticité de cette traçabilité autoproclamée. Concernant les cigarettes, je me demande s’il n’existe pas des tickets de rationnement réservés aux autochtones car les commerçants sont généralement en rupture de stock et orientent les malchanceux accros à la nicotine vers l’unique bar du village qui leur vend les paquets à prix d’or. Loin de moi l’idée de sous-entendre qu’il s’agit d’une mafia organisée.

Cette terre est également pleine de dangers qui ne se situent pas toujours la où on les attend. Si vous apercevez une groupe de vieux messieurs en train de jouer aux cartes dans un café pittoresque, ne vous laissez pas attendrir pas ce tableau bucolique tout droit sorti d’un film de Pagnol, au contraire, fuyez sans vous retourner. Il s’agit en fait d’une stratégie pour vous attirer et dès que vous vous approchez, ils vous tiennent et vous forcent à boire de la gnole locale jusqu’à plus soif. Je l’ai testé à mes dépends lors d’un violent orage en ayant voulu m’abriter dans l’un des ces hauts-lieux de l’âme corse. Il flottait dans l’air une forte odeur d’anis et chacun des clients étaient enveloppés d’un nuage de vapeur jaune. L’un d’eux m’a demandé: « On vous offre une verre ? Vous voulez boire quoi ? ». J’ai décliné gentiment la proposition prétextant l’heure matinale. Il a insisté : « Ici on boit, sinon on sort ». Les éclairs grondaient de plus en plus fort dans le ciel et la pluie était diluvienne. J’ai alors demandé timidement : « Une bière, ça suffit ? ». Une autre réfugiée climatique est ensuite entrée dans le bar : « Vous vendez des cigarettes ? ». Réponse négative du tôlier qui une fois de plus a prétexté les difficultés d’approvisionnement. D’humeur blagueuse, le client qui s’était précédemment adressé à moi lui a proposé une alternative : « Héroïne, cocaïne ? ». La jeune femme est restée interdite, ne sachant pas si elle devait prendre au sérieux le « papi dealer ». La pluie s’est soudain arrêtée et je me suis ruée à l’extérieur. No pasaran.

mardi 18 mai 2010

Les naufragés

















Le bal des avions a repris son cours. Bruyamment, depuis hier, ILS SONT de retour. L’alerte est passée et tout semble redevenu normal. Quelle drôle de crise provoquée par un volcan jusqu’alors méconnu de tous et au nom imprononçable : Eyjafjallajokull. La nature a triomphé une nouvelle fois de la raison humaine et des avancées technologiques, revendiquant sa place et ses droits.

Les médias ont parlé, non sans une certaine exagération, de « personnes en souffrance » bloquées dans les aéroports. La formule semble presque indécente car il n’y a tout de même pas eu de guerre ni de destruction massive. Les « victimes » ont d’ailleurs pris les choses avec calme, mesurant leur chance de ne pas avoir disparu dans un nuage de fumée. Le seul gros bobo est au niveau des compagnies aériennes qui vont lancer un SOS au monde entier pour combler le trou laissé dans leurs caisses.

Pendant quelques jours, plus rien ne semblait fonctionner dans notre pays car à l’interruption totale du trafic aérien s’est ajoutée la grève du personnel SNCF à la grogne infatigable. Lors d’une virée à Port-Bou, ville frontière entre la France et l’Espagne, j’ai assisté à des scènes qui semblait surgies d’un autre temps. Ce lieu de passage mythique représentait à la fin de la guerre civile espagnole le salut et la liberté pour des milliers de républicains fuyant un pays en ruine et tombé entre les mains de l’oppresseur. De cette époque, Port-Bou a gardé l’allure de destination du bout du monde, où le temps semble suspendu et d’où l’on n’est pas sûr de pouvoir repartir.

En l’occurrence ce jour-là, cette étape marquait bien la fin du voyage pour les quelques passagers malchanceux qui essayaient de se rendre en France et cet afflux imprévu de réfugiés n’était pas sans rappeler celui de 39. Les blackberries et les valises à roulette avaient certes remplacé les bâtons et les baluchons mais le sentiment de déroute était identique.

Un étrange personnage ne perdait pas une miette du spectacle. Attablé à la terrasse d’un café, il prenait des notes et croquait des portraits avec frénésie. J’ai appris un peu plus tard qu’il s’agissait d’un écrivain new-yorkais qui avait élu domicile dans ce petit port de pêche pour s’éloigner de la civilisation. Dans la lignée d’Hemingway, il cultivait le style de l’artiste maudit, s’enfilant verre de vin sur verre de vin et feignant de tirer sur les pigeons, seuls êtres vivants qui osaient s’aventurer auprès de lui. Encore un qui n’a pas su gérer le choc culturel.

Peu inspirés par l’expérience de sédentarisation de l’américain, la plupart des « naufragés » cherchaient à poursuivre leur voyage coûte que coûte. Ainsi cette umpette en tailleur et chignon strict qui agitait maladroitement une pancarte indiquant « Perpignan » et surtout la promesse d’une rétribution en euros, pour celui ou celle qui la sortirait de ce pétrin. Effet raté. La bonté ne s’achète pas. Profitant de notre statut privilégié de personnes véhiculées, nous avons alors décidé de lui donner une bonne leçon. Nous avons feint de ralentir à son approche pour accélérer aussi sec en brandissant le poing. No Pasaran ! Un peu plus loin attendaient de sympathiques alter mondialistes chevelus qui ont été ravis de profiter de l’aubaine d’un taxi gratuit et surtout de participer au pied de nez collectif à l’umpette.

J’avais songé un instant lui subtiliser ses papiers pour la mettre dans la peau d’une clandestine condamnée à survivre en milieu hostile, cherchant à échapper à la meute des policiers français, car après tout, pourquoi ce serait toujours les mêmes qui profiteraient des charters Besson ? Mes nouveaux camarades chevelus m’ont convaincu de m’en tenir à la résistante passive et je me suis résignée. L’umpette a ainsi conservé son identité mais est restée échouée au bord de la route. Elle était cramoisie à l’intérieur mais son chignon restait intact. L’honneur était presque sauf.

Moi aussi j’aurais aimé être bloquée dans un lieu exotique et lointain. J’y pense d’autant plus que mon appartement se trouve dans un couloir aérien et je vois passer constamment des avions en partance pour de mystérieuses destinations. Mon regard tombe soudain sur un livre négligemment posé sur une étagère : Milles destinations à connaître avant de mourir… J’ai du le recevoir pour un quelconque anniversaire et il a survécu à tous mes déménagements, passant d’un carton à l’autre, pour finalement attirer mon attention aujourd’hui. Je ne me rappelle même plus qui me l’a offert. Sans doute une personne en mal d’inspiration pensant faire preuve d’originalité.

Dans cet ouvrage, les destinations sont organisées par continents, pays et enfin par villes. Cette classification est des plus monotones et ne permet pas à l’esprit de voguer librement, en s’attardant sur un détail qui en rappelle un autre puis un autre. Je feuillette la section Londres par curiosité. Tous les lieux clichés et emblématiques sont mentionnés : Buckingham, le Ritz… Quel ennui ! Qu’en est-il des lieux underground dont je pourrais parler pendant des heures mais qui ont du passer de mode depuis pour laisser la place à de nouvelles adresses. Soudain, la nostalgie m’envahit, en repensant à cette époque. La vie à l’étranger procure un immense sentiment de liberté car on n’est que de passage. Un avion repasse dans le ciel. Attendez-moi ! Courage fuyons !