jeudi 6 août 2009

Oedipe Roi





















Parmi les faits marquants de ces dernières semaines, j'en retiendrai surtout un : le départ à la retraite de mon père. Sa sortie de scène a été moins médiatisée que celle de Johnny H mais ramenée au microcosme toulousain, elle a tout autant bouleversé les foules. S'inspirant des méthodes de leurs lointaines cousines argentines, les vieilles du quartier ont formé le groupe des « Grands-mères de la place Mage » et se réunissent tous les jours pour chanter les louanges de leur boucher favori, dont elles espèrent secrètement le retour. Certaines mères de famille, sans doute terrifiées à l'idée d'une attaque bactériologique imminente, ont stocké des kilos et des kilos de viande qu'elles traînaient péniblement chez elle chaque jour, sans faillir sous le poids de sacs de congélation trois fois plus lourds qu'elles. L'hypermédiatisation de l'épidémie de grippe A peut expliquer en partie ces mouvements d'hystérie collective mais ne faut-il pas plutôt y voir une peur panique du changement et de la disparition des repères familiers et rassurants ? D'autres habitants ont pris des résolutions plus radicales et fait voeux de végétarianisme. Nul n'est irremplaçable ou presque.

C'est aussi une page de l'histoire de ma famille qui se tourne, le bon vieux temps qui s'en va et on ne s'en fout pas. Mon père dit qu'il ne faut pas faire de sentimentalisme, ni être trop nostalgique mais je n'y arrive pas. C'est plus fort que moi, même après un stage de 6 mois dans une ambiance exécrable, il m'est arrivé d'avoir les larmes aux yeux en faisant mes adieux. Alors que dans son cas, il est question de 50 longues années passées dans un commerce précédemment tenu par mes grands-parents. Mon père, lui, a gardé le sourire jusqu'au bout et ne s'est pas laissé gagné par l'émotion intense et perceptible de ses clients. Comment a-t-il fait ? Le moment était pourtant venu de tirer sa révérence et les multiples manifestations de sympathie lui ont prouvé qu'il avait joué un rôle essentiel dans la vie de ces gens. A travers des actes quotidiens et simples, il a transmis du bonheur et des valeurs à toutes ces personnes, comme il l'a fait pour sa famille. Merci pour tout, Papa ! Ah OEdipe quand tu nous tiens ! Est-ce qu'un jour on arrête d'être l'enfant rieur ou l'adolescent boudeur pour se métamorphoser en adulte pour de vrai aux yeux de ses parents ?

Difficile, voire impossible d'échapper à l'héritage familial. Nos parents restent à jamais nos modèles et nos références et en prime en vieillissant, on leur ressemble de plus en plus, reproduisant inconsciemment leurs gestes et petites manies. J'en débattais d'ailleurs il y a quelques jours avec celui que je ne présente plus, Pépé le Terrible, pour qui la figure paternelle est aussi une source d'inspiration, mais sur des aspects un peu différents. En effet, à l'occasion d'une escapade à la mer, j'ai découvert une facette de la personnalité de mon vieil ami jusqu'alors inconnue : Pépé Fangio, le Roi de la Route et c'est « Papa qui lui a tout appris ». Samedi noir des départs en vacances, embouteillages monstres à certains endroits mais il en fallait plus pour décourager notre fou du volant. Beaucoup de personnes se transforment en conduisant, comme gagnées par un sentiment de toute puissance. C'est aussi l'occasion d'affirmer sa masculinité.

Ce jour là, Pépé m'a fait la totale : collages de voitures en faisant des appels de phare, insultes des femmes en voiture trop respectueuses du code la route, doublage à droite par les voies d'accès pour gagner 5 mètres, injures en tous genres adressées aux autres automobilistes qui ne pourront jamais le dépasser en vitesse et en style etc. Un serial chauffard sommeillait en lui et ne demandait qu'à faire son coming out. Je comprends enfin pourquoi son père se déplace toujours à bicyclette : il a épuisé son crédit de points et n'a plus le droit de rejouer ! Le mien de père a passé son permis sur le tard et a été l'un des précurseurs du scooter en ville, faisant ainsi un pied de nez à la toute puissante déesse Voiture. Conséquence inévitable de mon éducation : je n'ai jamais fait attention à ceux qui friment au volant de véhicules de marques dont je ne retiens jamais les noms.

Tout se joue avant cinq ans. Jeunes parents, prenez garde, rongez votre frein et levez le pied car les conséquences pourraient être irréparables pour Junior qui gazouille sur son siège bébé mais ne perd pas une miette du spectacle !

jeudi 16 juillet 2009

Sur le divan de Madame B



















Madame B exerce le beau métier d’esthéticienne et c’est à elle qu’incombe la lourde tâche d’accompagner des centaines de femmes dans leur combat acharné contre l’ennemi de toujours : le poil. Mais il est impossible de résumer Madame B à sa seule profession. Au fil des années, elle est devenue une complice, une amie, une source d’inspiration et pour beaucoup d’entre nous, une légende vivante. A l’aube de la quarantaine, cette femme jusqu’alors restée au foyer a compris qu’un destin plus grand l’attendait et s’est engagée dans cette guerre sans merci. Ils doivent tous disparaître. No pasaran !

Lors de chaque séance, Madame B respecte le même rituel. Elle étale, tire, triture, arrache avec dextérité puis inspecte à la loupe le moindre millimètre de peau pour s’assurer qu’aucun élément disgracieux ne lui a échappé. Son salon est aussi propice à l’introspection et aux confidences. En effet, comment ne pas se sentir nue et vulnérable, les jambes en l’air pliées à 45 degrés, le souffle coupé pour ne pas penser à la douleur que va provoquer de manière imminente l’arrachage d’un coup sec ? Il ya beaucoup de choses que l’on dit, de secrets que l’on révèle dans ces moments extrêmes. Madame B est aussi un peu sorcière et lit l’avenir dans les poils comme d’autres dans le mare de café. J’émets tout de même quelques réserves quant à ses dons de voyance car où es-tu pygmalion fortuné qui doit changer ma vie ? Peut être avais-tu pris les traits d’un crapaud afin de tester la motivation de la princesse ? Ah le jeu cruel des apparences…

Certaines femmes cependant n’ont pas fait le choix des armes comme cette allemande entre deux âges rencontrée il ya quelque temps qui préfère garder ses poils, revendiquant l’égalité entre les sexes et le droit de faire comme les hommes. A ses yeux, l’épilation est une forme d’aliénation dictée par une société machiste qui ne voudrait voir que des poupées soumises. Dans les années 70, les militantes féministes brûlaient leurs soutiens-gorge; quant à mon interlocutrice, elle laisse les poils recouvrir son corps, affrontant le monde extérieur de manière naturelle. Tout au long de cet échange instructif de points de vue, je contemplais l’épais pelage de ses jambes et me demandais ce qu’en pensait son mari qui n’avait pas prononcé un mot. Subit-il cet acte de liberté ou en est-il l’initiateur sournois ? Une bonne couche de poils n’est-elle pas plus efficace que la burkha pour s’assurer que sa femme échappe à la convoitise des autres hommes ? Beurk. Au diable la parité. Au risque de passer pour une femme objet, je fais le choix de la cire, de la spatule et de la peau lisse.

L’innovation technologique nous a également fourni une nouvelle solution radicale, l’épilation au laser, mais pour rien au monde, je ne priverais Madame B et ses consœurs de leur gagne pain. Un outil froid et impersonnel ne peut remplacer une véritable aventure humaine. Au gré de mes voyages, j’ai même pu observer des différences notables dans les pratiques et rapporter un rapport ethnologique complet à Madame B. A Londres, les cabines sinistres installées au fond de salles de sport ont une hygiène plus que douteuse, et on s’interroge sur la provenance et la formation des « masseuses » qui proposent à la clientèle masculine la formule « complète ». Les « époileuses » québécoises prônent la communion avec la nature, fredonnent des chants indiens pour favoriser le réveil de la spiritualité et utilisent des substances bio nauséabondes, décrites comme infaillibles pour venir à bout des poils les plus tenaces. En République Dominicaine, l’ambiance est à la fête et la prestation se fait en rythme et en musique. Je défie quiconque de normalement constitué de parvenir à se détendre pendant un soin visage, alors que le bachata et le merengue résonnent à plein tube. Vive la France et vive Madame B. Son adresse est jalousement gardée et transmise par bouche à oreille à des personnes soigneusement triées sur le volet. Avis aux candidats à l’expérience : il y aura beaucoup de demandeurs mais peu d’élus !

dimanche 5 juillet 2009

Oh les filles, oh les filles…















La communication est une affaire de femmes. Chaque jour qui passe en apporte une nouvelle preuve, en particulier dans mon poste actuel. Mes collègues sont des femmes, ma chef est une femme et lorsque nous nous réunissons en séminaire national, on croirait être dans un meeting du MLF recomposé pour l’occasion ou aux Olympiades du club Tupperware. Toutes pour une et une pour Toutes ! Mort aux hommes ! No pasaran !

Ce type de rencontre peut aussi rapidement virer au cauchemar, même pour la représentante du « sexe faible » que je suis. Imaginez une trentaine de femmes rassemblées dans la moiteur d’un espace réduit. Après le rituel inévitable de l’évaluation de l’assistance sur les critères majeurs poids-tour de poitrine-marque de sac à main qu’exécute chaque participante avec application, le son monte si fort que l’on doit crier pour s’entendre. Ça piaille de tous les côtés. Chacune parle avec animation de choses futiles et inutiles, convaincue de captiver son auditoire. Ma collègue binôme me lance un regard traqué et semble sur le point de s’évanouir. Je l’invite à prendre de grandes bouffées d’air, lui rappelant que nous serons libérées dans quelques heures. Je songe en même temps avec effroi à la formation de cinq jours obligatoire programmée en mars. Une semaine entière toutes ensembles… L’angoisse me gagne à mon tour.

Je sais par expérience que ces grands moments fédérateurs imaginés par des directeurs de Ressources Humaines sadiques n’engendrent que des divisions durables et débouchent sur des guerres de clans sans fin. Je repère d'ailleurs très vite celles qui ne seront pas mes copines, notamment cette cagole de Nice, plus toute jeune même si elle essaie de dissimuler le temps qui passe à grands renforts de couches de fond de teint. En plus, elle a un regard dur et perçant. Mon binôme ne la trouve pas sympa non plus. Nous portons donc notre dévolu sur les représentantes de Bordeaux et Lyon, deux vieilles routières du métier qui sont stratégiquement positionnées à côté du bar et qui, l’alcool aidant, nous font des révélations fort utiles sur la face cachée de la boîte et les travers de nos consœurs. Et hop, encore un petit coup !

Messieurs, il y en a pour tous les goûts : des petites, des grandes, des rondes, des blondes, des rousses, des douces, des plates, des garces et notre réseau tentaculaire est présent dans toutes les régions de France. Le brouhaha de basse-cour est soudain interrompu par l’arrivée de notre reine, notre mère à toutes, notre Geneviève de Fontenay qui a renoncé à sa noble coiffe pour entrer dans le secteur public. Il faut que je pense à lui suggérer de choisir un hymne de campagne pour mieux haranguer les foules, sensuel à la Julio chantant : « Vous les femmes, vous le charme… », ou plus musclé façon Sardou : « Femmes des années 80, femmes jusqu’au bout des seins… ». A toi Geneviève !

Hélas la présentation de cette Geneviève sans chapeau se révèle monotone et interminable, ce que n’arrange pas le réveil forcé à cinq heures du matin. J’expérimente plusieurs stratégies de lutte contre l’endormissement : changer de position, croiser et décroiser les jambes, boire beaucoup d’eau, feindre de prendre des notes… L’heure du déjeuner arrive enfin. Le plan de table nous est favorable et nous retrouvons avec une joie non dissimulée nos nouvelles comparses de Bordeaux et Lyon. J’interroge alors la lyonnaise sur cette surreprésentation féminine pour le moins étrange. Habituée à la question, elle me répond sans sourciller : « Il ya eu un garçon une fois mais il a tenu deux jours. Ce type de mission nécessite d’être sur tous les fronts, or les hommes sont mono-tâches, c’est bien connu. » J’apprends donc qu’il ya des postes faits pour les femmes et qui leur sont réservés. Et si le sexisme dans le travail avait été inventé par les femmes ? La lyonnaise complète son argumentation : « Il faut savoir aussi user de ses atouts pour s’imposer. » En résumé, nous sommes des rabatteuses, dont la réussite dépend de notre capacité à gonfler les lèvres et bomber la poitrine. Avec ses airs de Super Nany castratrice, je me demande quelles sont les armes secrètes de cette lyonnaise. Cagoule, fouet et menottes ?

L’après-midi est encore plus pénible, principalement à cause de la combinaison dangereuse chaleur/ vin rouge. J’ai un instant la sensation de me retrouver sur les bancs du lycée, en train de subir un bourrage de crâne soit disant pédagogique. Alors que nous nous croyons définitivement condamnées, un commando composé exclusivement d’hommes surgit de nulle part pour mettre un terme à notre agonie. Il s’agit de l’équipe informatique venue nous livrer nos nouveaux ordinateurs. Les malheureux rasent les murs, tête basse, craignant sans doute de recevoir un mauvais coup ou une balle perdue. Ils doivent penser que nous sommes une sorte de société secrète qui prépare un soulèvement général pour que triomphe enfin la cause féminine. Hélas aucun des appareils ne fonctionne. Super Nanny me lance un regard désabusé comme pour dire : « Tu vois j’avais raison, même dans leur supposé domaine d’excellence, ils n’arrivent même pas à faire les choses correctement. » En effet, l’informatique est l’équivalent masculin du secteur de la communication : il n’ya que des hommes. Nous pourrions envisager une réflexion sur de possibles synergies communes. En même temps, je vois difficilement lesquelles, même si j’ai joué une fois à la PlayStation. Qui a dit que les opposés s’attirent ?

lundi 22 juin 2009

Ojala















L’origine de cette expression, difficilement traduisible en français, remonte certainement à la période d’occupation de l’Espagne par les maures. « Ojala » exprime l’espoir, le souhait et l’espérance. Je ne sais pas si Dieu existe mais il semble que ma bonne étoile soit de retour. Pied de nez involontaire au pessimisme ambiant : je viens de trouver un job en province, en un mois, sans piston et sans vendre mon âme au diable. Ce changement de situation inattendu explique mon silence de ces dernières semaines mais je n’abandonne pas l’antenne pour autant. La lutte continue mais cette fois de l’intérieur. No pasaran.

Par une étrange ironie du sort, je me retrouve porte-parole d’une banque pas tout à fait comme les autres car elle défend des valeurs d’humanisme et de solidarité. Il s’agit de transmettre l’idée que le banquier est un ami mais sans fredonner des chansons grotesques comme ont pu le faire certains concurrents peu scrupuleux pour mieux dissimuler de sournoises tentatives de manipulation. Du moins, c’est ce qui est écrit sur la brochure et ce que mes nouveaux collègues clament en cœur, en jetant des poignées de fleurs. Je reste cependant sur mes gardes, maintenant une distance critique salvatrice. J’ai d’ailleurs su résister à la formation « lavage de cerveau » au siège de la société, en région parisienne.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas fréquenté ce genre d’établissement. Un simple coup d’œil à l’organigramme suffit à comprendre la toute puissance du mâle, aucune femme dans les postes clés. L’égalité des chances est prônée pour tous mais pas forcément pour toutes. Les journées passent et se ressemblent avec leur rituel immuable : badgeuse, heures de présences obligatoires dans son coin d’open space aliénant décoré d’une plante de verte et de photos de famille, cantine avec les collègues où l’on commente avec animation les dernières avancées du dossier Bidul, son bonheur conjugal sur un mode comparatif ou sa chance de travailler à l'extérieur de Paris, ce lieu de perdition. J’ai un peu lissé mon itinéraire personnel pour tranquilliser les esprits et gagner ma place dans la secte mais l’artifice a des limites. Tout en feignant de prendre part au débat, j’implorais une instance divine charitable de mettre fin à mon supplice. En effet, ma vraie nature a vite repris le dessus et la certitude que je les quittais dans deux jours pour redevenir un électron libre, très loin dans le Sud de la France, sans horaire et sans contrainte, m’aidait à tenir. A la fin de chaque journée, je sautais dans le premier RER direction Paname, sans me retourner. Mon fidèle comité de libération m’attendait à la ligne de démarcation, à grands renforts de remarques désabusées et sarcastiques sur ces gens de banlieue. Ouf, j’étais sauvée.

Il peut y avoir plusieurs vies dans une vie et je suis d’en train d’écrire un nouveau chapitre, celui du retour aux sources, après moults tours et détours, ici et ailleurs. La Ville Rose semble d’ailleurs faire le V de la Victoire puisqu’elle célébrait ce weekend à la fois l’été, la fête des pères, la fête de la musique et la gay pride. Rien de nouveau sous le soleil mais une convergence exceptionnelle des planètes.

La fête battait son plein samedi dernier alors que la communauté gay et ses fidèles supporters paradaient dans les rues de la ville. Fuyant l’agitation de la foule, j’ai trouvé refuge dans un grand magasin climatisé, bien décidée à peaufiner ma stratégie d’attaque pour les soldes d’été. Ô surprise, il y avait déjà de nombreuses démarques et seules les vraies initiées étaient déjà en piste. Rapidement, j’étais étourdie par le tourbillon des pastilles bleues, jaunes, vertes, rouges, prometteuses de bonnes affaires. J’interrogeais alors un vendeur désœuvré et un tantinet efféminé sur leur mystérieuse signification. Ce dernier m’a répondu sur un ton agacé, en prenant de grands airs, comme si je posais une question de blonde. J’ai alors répliqué, sans perdre mon aplomb : « Désolée Chéri, je sais que tu préfèrerais être torse nu sur un char avec tes copines mais il faut rester poli et professionnel en toutes circonstances. En plus, je suis de votre côté depuis toujours, surtout en ce moment où je pratique la solidarité gay au quotidien ! ».

De toute façon, ce genre de célébration détone un peu en province et surtout, the Queen of the Queens, la Grande Dada, qui aurait pu donner une vraie consistance à l’évènement, avait été appelée d’urgence hors de la ville pour défendre une cause plus glamour. Reviens nous vite Néné ! La France a besoin de tes talents pour retrouver une touche de folie et briller de mille et une paillettes. We never have enough hats, gloves and pairs of shoes…

jeudi 4 juin 2009

I have a dream


















Elections obligent, l’Europe est sur toutes les lèvres ou presque. A défaut de pouvoir nous traîner aux urnes par les cheveux, les états concernés essaient de réveiller, à grand renfort médiatique, l’euro-citoyen qui sommeille en chacun de nous, en vain. Réaction mollassonne des publics concernés pour lesquels, cette « société des nations » nouvelle génération reste une organisation trop abstraite et bureaucratique. Et puis c’est quoi l’Europe pour nous, sinon un bailleur de fond aux ressources apparemment inépuisables qui sponsorisent des séjours de vacances Erasmus ou financent la construction de « moulins à vent » en Castille ?

Je fais partie de ces doux rêveurs qui aspirent à une Europe sociale et solidaire où tous les pays se prendraient par la main pour s’élancer dans une farandole endiablée, multicolore et pluriculturelle. « Free hugs » pour tous et mélangez-vous pour ne faire plus qu’un ! Je sais, il est temps de se réveiller et de dire adieux au monde merveilleux des Bisounours. Comment on s’embrasserait d’ailleurs : en se faisant 2, 3 ou 4 bises comme chez nous, à l’anglaise par une virile accolade, à pleine bouche de manière vorace suivant la technique des latins lovers italiens ou bien par un frôlement chaste et presque imperceptible venu des plaines glacées du Nord de l’Europe ? La question épineuse du baiser n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres destiné à souligner la complexité de cette alliance et l’ampleur du chantier.

Pourtant l’Europe, cette vieille dame très digne qui s’est relevée de tant de tragédies, est quelque part notre grand-mère à tous qui nous manque terriblement lorsque nous nous éloignons d’elle pour partir à la conquête de lointaines Amériques. Nous, européens, partageons un passé commun, une histoire collective plus jalonnée de querelles incessantes que de moments de paix. Petite histoire dans la grande Histoire, mon ultime expérience de collocation avec une allemande, Claudia, a constitué une étape déterminante dans le processus de réconciliation franco-allemand, le tout en Espagne.

Amies d’aujourd’hui, ennemies d’hier, nous avons su établir une cohabitation sereine basée sur la confiance et le dialogue. Pourtant il est arrivé que, confrontées à la médiocrité de la télévision espagnole et grâce au miracle des nouvelles technologies, nous savourions des instants de pure non communication, chacune avec casque Audio et ordinateur portable, à visionner nos programmes favoris, culturellement caractéristiques de nos origines respectives et impossibles à interchanger : Germany next's top model pour elle et Clara Sheller pour moi. Claudia aimait souligner qu’elle avait téléchargé légalement l’émission en podcast, en guettant ma réaction comme si elle me soupçonnait d’avoir rompu notre pacte de non agression. En effet, j’avais promis d’arrêter les téléchargements pirates, sous peine de terribles représailles. Claudia m’avait raconté que de nombreuses personnes avaient été arrêtées de manière arbitraire dans son pays et qu’on ne les avait plus jamais revues. Je n’étais certes pas restée indifférente à ces histoires dignes de la période la plus noire de la dictature de Pinochet mais j’aime vivre dangereusement… La rigueur germanique confrontée à la désobéissance civile typiquement française. Pardon Claudia, j’avoue je n’ai pas dit toute la vérité et rien que la vérité, mais je décline toute responsabilité quant à la chute malencontreuse de la barre de fer par la fenêtre qui a bien failli tuer la vieille peau du rez-de-chaussée.

A l’occasion de cette « aventure européenne », j’ai également pu constater à mes dépends l’inexactitude du mythe de la libre circulation des travailleurs. Dans une ambiance très kafkaïenne, j’ai passé mes premières semaines en Espagne à être ballotée d’une administration à une autre, toujours en quête d’un nouveau formulaire destiné à « régulariser » ma situation, pour finalement atterrir dans le sous-sol d’un commissariat sinistre, perdue au milieu d’une foule d’anonymes avec l’envie de hurler : « Je ne suis pas un numéro, je suis un être humain. ». Soudain l’espoir est revenu sous la forme d’un vague écriteau sur une porte indiquant : « Pour les européens, c’est ici que ça se passe ». Les candidats étaient divisés en deux catégories et j’ai abandonné à leur triste sort mes camarades d’infortune, non labellisés, et pour lesquels l’attente promettait d’être interminable. J’ai alors pénétré dans une pièce aveugle où était assis un petit bonhomme déprimant et déprimé, sorte de Woody Allen mais sans la lueur perverse dans le regard. Ses parents devaient le battre quand il était enfant. J’avais presque envie de le prendre dans mes bras pour lui dire que tout irait bien désormais mais je me suis vite ravisée, agacée par son zèle de fonctionnaire de la Stasi. Il ne comprenait pas pourquoi je n’avais pas deux noms de famille, ni dix prénoms de baptême comme tout bon espagnol et puis il n’a pas été sensible à mon humour lorsque j’ai dit que je demandais l’asile politique suite à la prise du pouvoir par l’Empereur Nicolas Ier, en France. Il faut dire que tout ce qui peut rappeler de près ou de loin l’époque de Napoléon est un sujet très sensible encore de nos jours en Espagne. Nos chers voisins ont la rancune tenace et nous en veulent encore pour cette intrusion momentanée sur leur territoire. Tous à vos manuels d’histoire ! Woody a finalement tamponné, en y mettant beaucoup de mauvaise volonté, mon passeport pour la liberté. Heureusement que j’ai eu droit à un accueil VIP.

La route de la construction européenne est longue et semée d’embûches. L’avenir de l’Union semble bien incertain. Il nous faudrait un homme providentiel, une figure emblématique fédératrice, notre Obama à nous. Mais j’y pense, bien sûr ! – – K – M (prénom masculin en cinq lettres) Président ! Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite…

mercredi 27 mai 2009

Sous les pavés la plage















Le mai le joli mai en barque vers une rive inconnue. Période du renouveau et de l’éveil des sens après la langueur de l’hiver, le mois de mai est aussi plein de ces rendez-vous incontournables, chers aux français. Ayant expérimenté les quatre saisons pour rentrer de longs séjours à l’étranger, je ne saurais que recommander ce moment très spécial qui permet de retrouver facilement ses repères. Les années passent, défilent à la vitesse grand V, les mois de mai se ressemblent jusqu’à se confondre.

Vient d’abord le festival de Cannes, un « marronnier » comme un autre. Cette grande messe du cinéma, avec ses paillettes et ses starlettes de tout poil, est devenu un mythe, une sorte de rite que l’on reproduit chaque année et qui nous manquerait presque s’il s’absentait. Pendant une dizaine de jours, tous les regards sont braqués sur cette « bourgade » de la côté d’Azur que le monde entier nous envie. Paradis pour cinéphiles, gigantesque supermarché du film, Cannes est aussi un miroir aux alouettes et la terre de tous les contrastes. Là-bas coexistent sans pour autant se côtoyer les célébrités et les anonymes, les riches et les pauvres, les beaux et les moches. C’est le règne des apparences et du paraître. Les horizons sont internationaux mais les flots bleus de la Méditerranée disparaissent sous les rangées de yachts. Les nantis se pavanent devant les plébéiens qui les admirent de loin sous un soleil écrasant ou une pluie battante, sans songer à s’abriter tellement ils sont absorbés par le spectacle. Mais le vrai privilège n’est-il pas de profiter de la quiétude des salles obscures ou de fuir très vite en disant : « Tout ce protocole m’insupporte. Je n’en peux plus, Cannes se passera de moi. »? Pour vivre heureux, vivons cachés.

Et pendant ce temps que se passe t-il dans le reste du pays ? Mai est aussi traditionnellement le mois où la grogne sociale atteind son climax, avec en têtes de file, les étudiants, farouchement opposés à la réforme des universités dictée par le gouvernement. Cependant la mobilisation estudiantine commence à s’éteindre. L’approche des vacances, la peur de rater les examens ont eu raison de ce mouvement sans précédent. Capitulation globale alors ? Non ! Car une université peuplée d’irréductibles gaulois résiste encore et toujours à l’oppresseur. Il s’agit de mon ancienne fac, celle des « Rouges » : l’Université du Mirail, à Toulouse. C’est le genre d’endroit dont on ressort au minimum socialiste. Mais quelle est donc la potion magique qui procure une telle ténacité à ces révolutionnaires en herbe ? Le secret de la préparation est jalousement gardé depuis des générations. L’abus d’alcool et de substances illicites étant dangereux pour la santé, le souci du bien être collectif m’impose de ne pas divulguer cette information.

Rien n’a changé depuis mon départ. Les jeunes continuent à se battre pour étudier des matières improbables et pouvoir s’engager dans des filières qui ne servent à rien sinon à acquérir une certaine culture. Les cours commencent au mieux à l’approche de Noël, une fois passés les classiques blocages de la rentrée universitaire. C’est ensuite l’épreuve de force pour trouver une place dans les amphis surpeuplés, résister à l’appel de l’école buissonnière tellement tentant et ne pas trop chercher à donner un sens au chaos général. Mon goût pour l’autonomie dans le travail hors de tout cadre strict a du naître à cette époque. Je suis un pur produit de ce système, certes déconnecté des réalités, mais qui forge notre capacité de penser. Alors que les futures « élites de la nation » récitaient en chantant les noms des entreprises du CAC 40 avant de les retranscrire en braille, j’apprenais le français du 13ème siècle et réfléchissais à des questions cruciales comme « le développement du rock et le hurlement romantique ». Ce savoir précieux me sert tous les jours et je revendique le droit de faire des études dites « inutiles » qui font de nous des « prolos de la culture ». La notion de « secteurs d’avenir » est d’ailleurs tellement fluctuante qu’il vaut mieux se consacrer à ce qu’on aime et ce pour quoi on a un certain talent, même si c’est peu viable sur le plan pécuniaire.

La question est surtout de savoir si le système actuel donne envie de se battre pour travailler. Les mots clés associés au monde du travail ne sont pas très encourageants : harcèlement moral, souffrance, licenciement, stress etc. On est bien loin du vieil adage : « le travail, c’est la santé de l’homme ». Où est l’espoir, où est le rêve ? Faut-il alors imiter nos voisins espagnols, la « génération 1000 euros », qui accumule les diplômes pour reculer au maximum le moment fatidique de l’entrée dans la vie « active ». Plutôt que réformer l’université, ne vaut-il pas mieux réformer l’entreprise ? Pourquoi ce serait toujours les mêmes qui doivent s’adapter ? La lucha continua, no pasaran !

mardi 19 mai 2009

L'Enfer, c'est les autres













J’ai toujours aimé les grandes villes et le sentiment d’immense liberté qu’elles procurent. Chaque coin de rue est prometteur de nouvelles aventures et on peut se fondre dans l’anonymat de la foule, tout en se laissant porter par le torrent de l’énergie urbaine. Je dois être une des rares nostalgiques du métro parisien ; non pas du RER A aux heures de pointe bien évidemment, qui transfère tous les jours les esclaves modernes de leur lointaine banlieue à leur cage de verre, mais plutôt des lignes aériennes qui semblent survoler la ville. La promiscuité forcée des transports en commun n’est pas seulement source de stress mais peut aussi créer de vrais moments de poésie et être à l’origine de belles rencontres. Plusieurs sites Internet comme http://www.paribulle.com/ ont ainsi été créés pour permettre aux citadins de « retrouver un regard croisé dans le métro ». Je dois admettre que pour ma part je suis plus tombée sur des pervers ou des sociopathes que sur de beaux ténébreux. L’ivresse procurée par les bains de foule a des limites. Conséquence inverse de la surpopulation, on finit par étouffer et on a besoin de s’échapper. Vite de l’air !

Curieusement, je me suis souvenue de tout ça, en dînant avec un ami en terrasse d’un restaurant de Toulouse. Victime de son succès, la Ville Rose a vu arriver une déferlante de parisiens et, sans avoir encore perdu son âme, a considérablement grossi et s’est embourgeoisée. Le Parisien est un modèle qui s’exporte mal. On croise de temps en temps un Bobo égaré, directement débarqué de l’Est Parisien, qui cherche désespérément des repères familiers (resto bio, bar lounge, concept store etc.) ou des catholiques versaillais, tout de bleu marine vêtus, qui dénotent avec la chaleur et les couleurs du midi. Grand moment de solitude lorsque, par malchance, on se retrouve au restaurant dans une table à deux à côté d’un de ces petits couples bien propres sur eux. L’imagination au pouvoir semble alors un concept bien lointain. Dans la famille Grenouille de Bénitier, je demande la jeune promise qui prend un air paniqué lorsqu’on fait mine d’approcher de sa table, semblant dire : « Oh mon Dieu, ces provinciaux dégénérés vont nous contaminer avec leur accent et leurs habitudes dégoutantes ». Dans ce cas, il faut employer les grands moyens pour convaincre la donzelle ne plus jamais sortir de chez elle, comme par exemple parler très fort et sans aucune gêne du projet, déjà amorcé, d’être mère porteuse pour un couple de transsexuels brésiliens sans papiers, tout en mangeant avec les doigts. Succès garanti !

Heureusement, ce soir là, l’atmosphère était plutôt désinhibée, voire carrément débridée. Nous avions en effet à notre droite deux vétérans de l’époque du Power of Love, preuves vivantes que l’abus d’alcool n’est pas forcément dangereux pour la santé. Certes Janis et Jim n’avaient plus la ligne de leurs vingt ans mais affichaient une étonnante vitalité et une remarquable descente. Les plats n’étaient pas encore arrivés qu’ils avaient déjà sifflé deux bouteilles de rosé. C’est là où Janis qui avait étanché sa soif mais pas calmé sa faim s’est tournée vers moi, en hoquetant et en beuglant : « Céééé bonnnn ???? ». Heureusement le serveur est arrivé à la rescousse et on ne les a plus entendus, sauf pour faire des commentaires sur le bon vieux temps qui s’en est allé et la France, « ce pays de cons ». Quelques bouteilles de vins plus tard, nous avons eu droit à l’instant culturel, lorsque nos deux charmants voisins ont essayé de déchiffrer, en clignant un œil, la plaque de rue écrite en occitan, se demandant par quel étrange coup du destin ils avaient bien pu se retrouver en Espagne. Ils ont finalement décidé de tituber jusqu’au prochain bar, tendrement enlacés et se soutenant mutuellement. C’est beau l’amour.

Dans un style moins "sixties revival", nous avions également derrière-nous un couple d’échangistes exhibitionnistes quinquagénaires. Elle, le facies grimaçant à cause des excès de lifting, décrivait à voix haute et avec moult détails croustillants les orgies organisées dans ses multiples propriétés et les problèmes sexuels de son entourage et Lui, avait tous les sens en éveil pour ne pas louper le passage du moindre jupon dans un périmètre de 50 mètres. A la même table, mangeait en silence un autre couple, faire-valoir résignés et soumis de leurs efforts pour se faire remarquer et briller en public. J’espère au moins que la vieille peau les a invités. Et enfin, à bâbord, incroyable mais vrai, il y avait la femme qui allumait des cigarettes plus vite que son ombre et qui parvenait à avaler fumée et nourriture en même temps.

Quelle formidable mise en scène, respectant parfaitement la règle des trois unités. En un lieu, en un soir, les vieux démons de l’alcool, de la drogue et du sexe s’étaient donné rendez-vous. Rock’n roll is not dead !