mardi 18 mai 2010

Les naufragés

















Le bal des avions a repris son cours. Bruyamment, depuis hier, ILS SONT de retour. L’alerte est passée et tout semble redevenu normal. Quelle drôle de crise provoquée par un volcan jusqu’alors méconnu de tous et au nom imprononçable : Eyjafjallajokull. La nature a triomphé une nouvelle fois de la raison humaine et des avancées technologiques, revendiquant sa place et ses droits.

Les médias ont parlé, non sans une certaine exagération, de « personnes en souffrance » bloquées dans les aéroports. La formule semble presque indécente car il n’y a tout de même pas eu de guerre ni de destruction massive. Les « victimes » ont d’ailleurs pris les choses avec calme, mesurant leur chance de ne pas avoir disparu dans un nuage de fumée. Le seul gros bobo est au niveau des compagnies aériennes qui vont lancer un SOS au monde entier pour combler le trou laissé dans leurs caisses.

Pendant quelques jours, plus rien ne semblait fonctionner dans notre pays car à l’interruption totale du trafic aérien s’est ajoutée la grève du personnel SNCF à la grogne infatigable. Lors d’une virée à Port-Bou, ville frontière entre la France et l’Espagne, j’ai assisté à des scènes qui semblait surgies d’un autre temps. Ce lieu de passage mythique représentait à la fin de la guerre civile espagnole le salut et la liberté pour des milliers de républicains fuyant un pays en ruine et tombé entre les mains de l’oppresseur. De cette époque, Port-Bou a gardé l’allure de destination du bout du monde, où le temps semble suspendu et d’où l’on n’est pas sûr de pouvoir repartir.

En l’occurrence ce jour-là, cette étape marquait bien la fin du voyage pour les quelques passagers malchanceux qui essayaient de se rendre en France et cet afflux imprévu de réfugiés n’était pas sans rappeler celui de 39. Les blackberries et les valises à roulette avaient certes remplacé les bâtons et les baluchons mais le sentiment de déroute était identique.

Un étrange personnage ne perdait pas une miette du spectacle. Attablé à la terrasse d’un café, il prenait des notes et croquait des portraits avec frénésie. J’ai appris un peu plus tard qu’il s’agissait d’un écrivain new-yorkais qui avait élu domicile dans ce petit port de pêche pour s’éloigner de la civilisation. Dans la lignée d’Hemingway, il cultivait le style de l’artiste maudit, s’enfilant verre de vin sur verre de vin et feignant de tirer sur les pigeons, seuls êtres vivants qui osaient s’aventurer auprès de lui. Encore un qui n’a pas su gérer le choc culturel.

Peu inspirés par l’expérience de sédentarisation de l’américain, la plupart des « naufragés » cherchaient à poursuivre leur voyage coûte que coûte. Ainsi cette umpette en tailleur et chignon strict qui agitait maladroitement une pancarte indiquant « Perpignan » et surtout la promesse d’une rétribution en euros, pour celui ou celle qui la sortirait de ce pétrin. Effet raté. La bonté ne s’achète pas. Profitant de notre statut privilégié de personnes véhiculées, nous avons alors décidé de lui donner une bonne leçon. Nous avons feint de ralentir à son approche pour accélérer aussi sec en brandissant le poing. No Pasaran ! Un peu plus loin attendaient de sympathiques alter mondialistes chevelus qui ont été ravis de profiter de l’aubaine d’un taxi gratuit et surtout de participer au pied de nez collectif à l’umpette.

J’avais songé un instant lui subtiliser ses papiers pour la mettre dans la peau d’une clandestine condamnée à survivre en milieu hostile, cherchant à échapper à la meute des policiers français, car après tout, pourquoi ce serait toujours les mêmes qui profiteraient des charters Besson ? Mes nouveaux camarades chevelus m’ont convaincu de m’en tenir à la résistante passive et je me suis résignée. L’umpette a ainsi conservé son identité mais est restée échouée au bord de la route. Elle était cramoisie à l’intérieur mais son chignon restait intact. L’honneur était presque sauf.

Moi aussi j’aurais aimé être bloquée dans un lieu exotique et lointain. J’y pense d’autant plus que mon appartement se trouve dans un couloir aérien et je vois passer constamment des avions en partance pour de mystérieuses destinations. Mon regard tombe soudain sur un livre négligemment posé sur une étagère : Milles destinations à connaître avant de mourir… J’ai du le recevoir pour un quelconque anniversaire et il a survécu à tous mes déménagements, passant d’un carton à l’autre, pour finalement attirer mon attention aujourd’hui. Je ne me rappelle même plus qui me l’a offert. Sans doute une personne en mal d’inspiration pensant faire preuve d’originalité.

Dans cet ouvrage, les destinations sont organisées par continents, pays et enfin par villes. Cette classification est des plus monotones et ne permet pas à l’esprit de voguer librement, en s’attardant sur un détail qui en rappelle un autre puis un autre. Je feuillette la section Londres par curiosité. Tous les lieux clichés et emblématiques sont mentionnés : Buckingham, le Ritz… Quel ennui ! Qu’en est-il des lieux underground dont je pourrais parler pendant des heures mais qui ont du passer de mode depuis pour laisser la place à de nouvelles adresses. Soudain, la nostalgie m’envahit, en repensant à cette époque. La vie à l’étranger procure un immense sentiment de liberté car on n’est que de passage. Un avion repasse dans le ciel. Attendez-moi ! Courage fuyons !

mardi 23 mars 2010

Les nouveaux gourous




















Il y a un an je démarrais ce blog avec en toile de fond la crise économique mondiale qui telle une araignée malfaisante s’abattait sur ma vie. Depuis, je suis sortie du dédale sans fin des couloirs du Pôle Emploi et passée du côté lumineux de la Force, celui des gens stables et privilégiés qui peuvent regarder l’avenir avec confiance et sérénité. Faut-il en conclure que la crise n’est plus qu’un mauvais souvenir ? La réponse est non. Le confort matériel n’apporte qu’un réconfort partiel et la quête de sens persiste, voire s’intensifie. Pur produit de la génération X ou Y, je tâtonne dans l’âge adulte, me demandant comment tout a pu passer si vite. Stop ! Laissez-moi un peu de temps. Je ne suis pas encore prête à être responsable, propriétaire, mère de famille, amie des bêtes …

Dieu est mort depuis longtemps, les politiques font du rase-motte et le lien humain disparaît au profit de dialogues de sourds par iphones interposés. Vers qui peuvent alors se tourner les brebis égarées dans mon genre, afin de trouver une oreille attentive et bienveillante ? Les options sont multiples et de nouveaux modèles de « guides spirituels » jaillissent de toutes parts.

« Dis-moi ce que tu rêves, je te dirai qui tu es…. », m’a susurré mon psy tout neuf, lors de notre premier entretien. Et oui, après quelques hésitations, j’ai fini par suivre la tendance générale. Maître Woody avait bien annoncé dès les années 80 que nous finirions tous sur le divan.
Je peux ainsi parler librement de ma terreur bizarre du CDI, source de cauchemars inracontables, de mes choix professionnels paradoxaux : j’encourage tous les jours des gens à épargner et à investir alors que, nomade devant l’éternel, je vis au jour le jour et fuis la sédentarisation comme la peste. En même temps, je me demande comment mon interlocuteur arrive à s’intéresser aux petites misères déballées par chacun toutes les vingt minutes. Car ça défile dans la salle d’attente. C’est comme au marché ou chez le dentiste. On croise ses voisins, ses collègues et même ses amis. On feuillette Voici avec une désinvolture feinte. Ce rendez-vous devient un prétexte comme un autre : « je ne peux pas, j’ai psy ». L’ambiance est rassurante aussi : point de dangereux schizophrènes oscillant sur leur chaise, les autres patients ont l’air étrangement normaux, enfin presque… Une femme sans âge aux longs cheveux fillasses déroge à la règle. On dirait Samara, l’enfant maléfique du film Le Cercle, qui aurait grandi. Elle transporte un énorme cabas qui est, j’en suis sûre, remplie de cassettes vidéos ensorcelées. De toute façon, l’époque du VHS est révolue. Plus personne, à part mes parents, ne possède encore de magnétoscope. Vade retro, Satanas !

Un autre phénomène résulte de la recherche du bien-être à tout prix et de l’harmonie avec soi : le développement du coaching. Amour, beauté, sport, travail, on peut être guidé dans tout mais gare aux amateurs et aux charlatans. En effet, au milieu de professionnels sérieux, se glissent de nombreux prédicateurs autoproclamés dont l’influence peut être plus que néfaste. J’ai ainsi appris avec stupeur et effroi que Denise L, informaticienne déchue et syndicaliste aigrie trimballant un trop plein de rancœurs et de frustrations tenaces, s’est improvisée coach, au moment le plus fort de sa dépression. Ma chère LN Stein est tombée entre ses griffes mais heureusement, endurcie par l’Intifada et la vie au kibboutz, a su résister au lavage de cerveau. C’est curieux cette idée de vouloir accompagner les autres alors qu’on est soi-même au plus mal. Denise L est pourtant loin d’être un cas isolé. Il y a aussi cette coach en image qui ressemble à un croque mort anorexique, cette soi-disant pro du recrutement qui finit par être orientée et soutenue par ses propres disciples ou encore cette grande prêtresse de la gymnastique de relaxation qui couvre d’insultes les malheureux retardataires. Cette galerie de névrosés irrécupérables me fait soudain prendre conscience que tout ne va pas si mal pour moi. Je me vois bien d’ailleurs dire à mon psy avec une lucidité très allenienne : « Des années ont passé... J'ai toujours un psy... et six psys, sept boulots, quatorze pays et trois maris plus tard, je n'ai toujours rien réglé dans ma vie. »

mardi 29 décembre 2009

Reine des neiges

Mon pays c’est l’hiver… Pied de nez aux débats actuels sur le réchauffement climatique, un tapis scintillant de poudre blanche a recouvert la France pendant quelques heures, ajoutant une couche supplémentaire de perturbations au chaos ambiant. L’alerte avait à peine été lancée que les chaînes de télévision nous abreuvaient déjà d’images de désolation générale : camions renversés, orphelins errants, magasins dévalisés, animaux affamés… Deux centimètres de neige ont réussi à paralyser l’économie de tout un pays et à réveiller des peurs séculaires.


Beaucoup ont ainsi profité du déchaînement imprévu des éléments naturels pour rester calfeutrés chez eux ou faire l’école buissonnière, en toute impunité. C’est curieux dans ce genre de situation le nombre de personnes qui habitent soudain dans un coin perdu de campagne, accessible uniquement par un chemin tortueux rendu totalement impraticable.

Au détour d’une rue du centre ville, j’aperçois, en pleine séance de shopping de Noël, l’une des personnes avec qui j’aurais du avoir une réunion au même moment. Ce monsieur m’avait laissé un message pour annuler notre rendez-vous invoquant une histoire abracadabrante de maison isolée attaquée par des loups et l’impossibilité de toute tentative de sortie. Ce manque de témérité m’avait profondément agacée car j’avais été confrontée autrefois au froid extrême, condamnée à traverser les plaines glacées du Québec pour rejoindre coûte que coûte la forteresse où m’attendait ma responsable de service, une terrible ogresse qui ne pardonnait aucun retard. J’avais aussitôt rappelé l’homme en question lui proposant de venir à sa rescousse si l’assaut durait plusieurs jours. Pour rester dans l’univers des contes et légendes, je lui avait dit que je serais tout de rouge vêtue, porterais un petit panier et fredonnerais : « Promenons-nous dans les bois… ». A son tour, le fiel affabulateur me voit. J’agite un mouchoir rouge lui signifiant que je ne suis pas dupe de sa supercherie. Nous échangeons alors un long regard qui scelle une convention tacite : je ne dirai rien et il me sera éternellement redevable, satisfaisant toutes mes demandes.

Cet or blanc rare et précieux a aussi un effet euphorisant sur les foules. Gagnée par l’ivresse collective, je tourne, virevolte, étrennant avec un peu d’avance et pour ma plus grande joie toque et mitaines en fourrure, achetées spécialement pour affronter avec élégance et glamour, la rudesse de l’hiver berlinois. Qui a dit que j’avais épousé la cause écologique ? Des femmes d’un certain âge admirent de loin ma mise soignée. Le titre de cette chronique est d’ailleurs mal choisi car il fait référence à une créature machiavélique et froide. Je me verrais plutôt dans la peau d’une russe blanche qui, dépossédée de ses titres, a décidé de rejoindre la cause du peuple et ainsi atteint l’unique et vraie noblesse : celle du cœur.

Dans le rôle de la citoyenne « grande » bienfaitrice, la première dame du pays, l’incontournable Carla B, est parfaite ou presque. Dans une récente interview, elle a évoqué l’amitié qu’elle entretient depuis plusieurs années avec un vagabond. Avec lui, elle affirme parler littérature et il lui aurait enseigné, entre autre chose, le libre arbitre. Je regarde autour de moi les trop nombreuses silhouettes anonymes qui vivent sur les trottoirs et grelottent dans leurs abris de fortune et je comprends mieux pourquoi on a décapité des têtes couronnées décadentes à une certaine époque. Où est la pudeur, où est la décence ?

Je ne vaux peut être pas mieux car, rattrapée par la tentation du confort bourgeois, j’ai mis un peu de côté mes velléités d’actions solidaires. Pire, j’ai bien failli rejoindre les rangs d’une ONG dédiée à la lutte contre la faim, en ayant pour principale motivation l’idée d’un « rapprochement » professionnel avec l’un des French Doctors en charge de la coordination. Pardon Camarades. L’année 2010 sera fraternelle et désintéressée ou ne sera pas. No pasaran !

mardi 8 décembre 2009

Influenza















Ce titre n’est pas une énième évocation de ma récente épopée hispanique, ni le nom donné à la dernière tempête tropicale qui s’est abattue violemment sur les villages côtiers déjà dévastés du Honduras. Le sort ne s’acharne pas toujours sur les mêmes et cette fois la planète entière est concernée. Il s’agit en fait d’une tornade d’un autre type, tout aussi virulente, qui s’immisce dans notre quotidien intime sans prévenir et qui crée des dommages irréparables. « Influenza », c’est l’autre appellation donnée au virus de la grippe. Rien qu’à la lecture du mot « grippe », chers lecteurs, je vous imagine tremblants d’effroi, cherchant en vain une issue de secours pour échapper à la contamination générale qui nous frappe.

Fièvre et toussotements. Et si la fin du monde était proche ? Fiction ou réalité, difficile de savoir ce qui se passe vraiment, tellement la confusion règne. On nous cache tout, on nous dit rien. Les politiques s’en mêlent, les médias nous embrouillent et chacun y va de sa dernière information irréfutable communiquée par un cousin en première année de médecine qui a entendu dire que. Je vous livre l'ultime en date révélée hier soir au cours d’un dîner : « Il faut tuer le mal par le mal et se faire injecter du sang de cochon un soir de pleine lune en chantant This is the End de Jim Morrisson, en hommage à ce chanteur trop tôt disparu et adepte des rituels chamaniques ». C’est en toute confiance que je vous dévoile le secret de cette recette de grand-mère dont l’efficacité ne fait aucun doute.

La grippe A/H1N1 est le grand sujet du moment et permet de meubler les conversations entre collègues, en ajoutant un souffle nouveau au traditionnel échange de banalités. L’une d’entre elles est d’ailleurs fortement remontée dans mon estime, du moins au niveau de son potentiel narratif, tellement le récit de sa tentative d’accès au centre de vaccination avec ses deux bambins sous les bras était poignant et tragique. « Il pleuvait sur Toulouse ce jour-là, les enfants grelottaient de froid et de faim, les femmes enceintes et les vieillards tombaient comme des mouches face à l’indifférence générale. Puis vint le moment où les autorités sanitaires sont arrivées à cours de vaccins et ce fut l’émeute. Les plus faibles ont été piétinés et la foule a été finalement dispersée par une troupe d’élite sarkoziste, à coup de gourdins. », nous a-t’elle raconté, encore en état de choc. C’était presque aussi triste que la rafle du Vel d’hiv ou la famine en Afrique. Tout le bureau sanglotait. J’ai alors brisé la minute de silence dédiée aux victimes de cette journée sanglante en disant : « eh ben il fallait dire NON AU VACCIN et faire front contre le grand complot des laboratoires pharmaceutiques qui nous trompent et nous manipulent». Elle m’a répondu, reniflant de défit : « Ce n’est pas pour moi. C’est pour mes enfants. Tu ne peux pas comprendre. Tu verras si cela t’arrive un jour ». Pitié pas le discours de la mère courage envers et contre tous et reclassification immédiate dans la catégorie « bobonne de banlieue » irrécupérable et lobotomisée par le journal de TF1.

Stimulée tout de même par cet élan de créativité littéraire et ayant envie de surfer sur le thème à la mode du vampire sympathique et sexy, j’ai pensé un instant lui expliquer que le virus ne passerait pas par moi car j’étais déjà morte il y a 5 siècles de la peste noire. Je devais ma résurrection à l’intervention d’un Nosferatu travesti, en rupture de ban avec ses congénères à cause de ses orientations sexuelles, d’où la connivence que j’entretiens depuis avec les exilés et les outsiders. Je me suis finalement abstenue, songeant que le lieu était mal choisi pour disserter de la symbolique hautement érotique du « baiser-morsure ». L’imagination au pouvoir n’est pas donnée à tout le monde.

Un mal peut en cacher un autre et la Grippe A/H1N1 sera rapidement oubliée au profit d’autres coups médiatiques. Vite un tsunami ou un tueur en série cannibale pour Noël !

lundi 16 novembre 2009

Good Bye, Lenin !



















Depuis quelques jours, tous les regards sont braqués vers Berlin. Il y a 20 ans tombait le mur de la honte et le rideau de brume qui avait scindé le monde en deux se levait enfin. A la question, que faisiez-vous un certain 9 novembre 1989, notre empereur Nicolas Ier s’est empressé de répondre : « J’étais à Berlin en train d’arracher les pierres du mur à mains nues ». Afin de prouver sa contribution significative à cet évènement historique, les chaînes de télé ont diffusé en boucle des soi-disant images d’archives où l’on pouvait voir notre icône nationale plus jeune et plus chevelue, entourée de quelques-uns des sinistres sbires qui nous gouvernent actuellement, donnant des petits coups de burin et osant quelques tags provocateurs et porteurs de messages politiques mystérieux du type : « Nicolas+Cécilia=amour éternel sans divorce ». La suite de l’histoire aura prouvé qu’amour ne rime pas avec toujours, même si notre omni-président semble vivre une passion sans nuage avec l’Histoire, la Grande, la Vraie.

En effet, sans vouloir saluer une fois de plus l’étendue de ses supers pouvoirs, il faut reconnaître que Nicolas Ier a des talents de visionnaire puisqu’il a senti depuis Paris et avant tout le monde le mur se lézarder et a accouru afin d’être vu au bon endroit et au bon moment. Quel caméléon et quel sens du style aussi car il avait pris soin de revêtir pour l’occasion la petite veste vert moutarde qui allait bien, symbole d’une population condamnée à l’austérité et au port des couleurs ternes. De la même façon, il a été enfant sorti des eaux après le naufrage du Titanic, nègre pour les émissions de De Gaulle sur Radio Londres (« les carottes sont cuites », c’était de lui), comité d’accueil en apnée lors du premier pas de l’homme sur la lune, casseur d’étudiants en mai 68 (Oups, un faux pas dans ce parcours héroïque ? ), pompier malgré lui dans les Twin Towers infernales…. Oui mais voilà, des journalistes courageux ayant pour une fois réussi à déjouer les pièges de la censure imposée par l’appareil étatique ont révélé que le film avait été réalisé avec trucage et que, à ladite date, Nicolas Ier vaquait à des occupations beaucoup moins glamours et médiatiques. Pourquoi ce besoin de tirer la couverture ou plutôt le rideau de fer à lui ? Il est vrai que tuer le cochon à la fête locale de Pissenavache, organisée en son honneur par des supporters de la première heure a une portée moins universelle. Qu’il se rassure, il se trouve aujourd’hui en France au pied de tellement de murs, qu’il n’aura même pas le temps de rougir de ce mensonge d’écolier.

Puisque tout le monde se préoccupe de savoir où il se trouvait ce fameux jour, je me suis également prêtée au jeu. Opération difficile car je venais d’entrer en seconde (avec un certain nombre d’années d’avance tout de même. Non, vous ne connaîtrez pas mon âge réel ni avoué !), et à cette époque les journées passaient et se ressemblaient dans cette prison que formait les quatre murs de la salle de cours. Telle une habitante de RDA, je nourrissais des projets d’évasion et creusais des tunnels imaginaires. Point de souvenir particulier de cette « journée particulière » donc.

Depuis, j’ai abattu les murs et parcours le monde à ma guise et au gré de mes envies. Coïncidence ou effet mouton de Panurge, je me rendrai prochainement à Berlin, ville qui semble être l’actuelle détentrice de ce qui reste du souffle créatif européen. Et puis, quitte à aller au bout de la dépression hivernale, autant se rendre dans un lieu froid et mélancolique.

Le motif du voyage n’est pourtant ni culturel ni politique mais purement romantique. Il s’agit de retrouver la trace d’Otto S qui fut le correspondant allemand de mon amie Irène en 4ème et dont le souvenir, à l’inverse des ruines du mur, est resté intact dans son coeur. En pleine séance d’hypnose destinée à mettre un terme définitif à son addiction à la cigarette, Irène a prononcé son nom à maintes remises et depuis elle ne dort plus, ne s’alimente plus et fume plus que de raison. Otto S reste à tout jamais son Schatzi, sa petite Wurst chaude, son verre de Schnaptz bien frappé.

Inquiète de la voir si malheureuse, j’ai réuni notre comité de soutien aux jeunes femmes en détresse et nous avons décidé de l’inscrire au « Perdu de Vue » allemand pour pousser un peu le destin et favoriser leur « réunification ». Irène passera donc en direct sur la ZDF, le soir du 31 décembre. Il y a cependant un léger problème car, hypnotisés par le charme dévastateur d’Irène à partir d’une simple photo, plusieurs Otto S se sont présentés aux organisateurs de l’émission. « Ô belle Ireneï, aux yeux pleins de pierreries, de quel magicien tiens-tu ta sorcellerie…», récitent-ils en chœur, se languissant de son absence. Irène saura t’elle démasquer les mystificateurs et reconnaître parmi un groupe de quadragénaires chauves et bedonnants celui qui fut un bel éphèbe blond et longiligne ? Comme c’est la coutume, l’émission se terminera par un concours de descente de bières entre les finalistes. Irène, redescendue de son piédestal, a émis le souhait d’y participer. Que le meilleur gagne !

mercredi 21 octobre 2009

Place des Grands Hommes

Qui n’a jamais rêvé d’avoir 20 ans pour toujours ? Chacun garde un souvenir ému de cette période unique, des lieux qu’il fréquentait, de sa bande d’inséparables joyeux lurons. C’était surtout bien de jouir du présent sans compter, d’expérimenter des choses déraisonnables et d’avoir droit à l’erreur et au tâtonnement sans penser au lendemain.


A l’époque, je venais de débarquer à Londres, capitale faussement grise, et, surexcitée par cette liberté fraîchement acquise, j’avais l’impression que le monde s’ouvrait à moi. Ma chambre étudiante de 9 m2 n’avait pas de murs et représentait un champ des possibles extensible à l’infini. Je m’étais sentie immédiatement chez moi dans cette ville follement éclectique et électrique et je voulais y passer le reste de ma vie. La suite aura prouvée que, comme en amour, rien n’est éternel et il ya eu beaucoup d’autres maisons, décors et rencontres.

Il ya quelques jours, mes fidèles comparses d’alors et moi-même, avons décidé de jouer la grande scène du come back nostalgique et nous nous sommes donnés rendez-vous sur cette « Place des Grands Hommes » qui nous est propre, de l’autre côté de l’Atlantique. Petite entorse tout de même à la chanson de Bruel : nos routes se sont régulièrement croisées tout au long des ces années et nous ne pouvons donc nous extasier mutuellement sur nos fabuleuses trajectoires ni sur nos physiques rendus exceptionnels par la patine du temps. Notre étape londonienne a scellé nos destins à jamais et nous formons depuis une famille unie bien que fort disparate, surtout au niveau des choix politiques. Comme dans toutes les fratries, les compliments sont rares, les critiques fusent dès que l’un d’entre nous prend un peu d’embonpoint et les fréquentes bouderies pour des sujets futiles font rapidement place à des crises de fou rire. Ah mes chers amis, ne changez rien ou presque !

C’est donc ensemble que nous avons choisi d’arpenter dix ans après les rues de Londres, à la recherche du temps perdu. Certains changements majeurs nous ont immédiatement sauté aux yeux. L’Intrepid Fox n’est plus. O Sacrilège ! Comment Funky David a-t-il réagi à la fermeture de ce temple des nuits londoniennes ? Le choc a du être terrible et je l’imagine sans mal enchainé au comptoir du bar, tel un chevalier sans peur et sans reproche prêt à couler avec le Titanic, face à l’assaut des bulldozers. Je n’ai pas pu m’empêcher de verser une petite larme.

England, England, England. La ville continue à baigner dans une insouciante décontraction où se mélangent vendeuses assumant le voile envers et contre tous, adolescentes obèses plus débraillées et péniblement moulées dans des leggings XXL et réincarnations de Queen Mum en goguette dopées au Gin Tonic. Les rythmes restent avant-gardistes, même si le récent coup de projecteur sur une certaine Susan Boyle aurait pu permettre d’en douter.

La technologie a gagné du terrain et j’ai revisité à mes dépends la célèbre scène des Temps Modernes de Chaplin, dans un magasin Mark & Spencer. Les caissières d’autrefois, inoubliables dans leurs blouses si peu seyantes, ont été remplacées par des automates muets et hostiles vers lesquels nous a dirigés sans ménagement un grand black peu commode « Hurry up… ». Il y avait une logique à suivre pour faire la queue que, bien évidemment, nous n’avons pas respectée provoquant l’indignation générale et un repli discret et honteux en bout de file. Mon tour a fini par arriver mais je suis restée interdite face à l’écran de contrôle aux données incompréhensibles, au grand désespoir du Monsieur qui s’est brutalement emparé de mes articles. J’ai protesté en déplorant la disparation du lien humain. S’en était trop pour mon interlocuteur qui m’a poussée hors du magasin, en disant quelque chose qui ressemblait à « Fucking French » mais en plus vulgaire.

Je n’ai pas été la seule victime de ces excès de zèle technique. Lors du trajet retour, la valise de Pépé passée au scanner a révélé la présence de capsules suspectes. Mon ami avait-il subi l’influence néfaste d’un narco-trafiquant peu scrupuleux, transformé en mule malgré lui pour quelques euros de plus ? J’ai repensé avec effroi aux scènes les plus terribles de Midnight Express, m’imaginant dans un parloir sordide en train de réconforter un Pépé amaigri. Une fouille plus approfondie du bagage a permis d’identifier le contenu illicite. Fidèle a lui-même, Pépé avait dévalisé le stock d’échantillons de produits de bain et de mini-confitures de l’hôtel. Tel a été pris qui croyait prendre. Le butin a été confisqué et Pépé est pour une fois rentré bredouille.

Au final qu’en est-il ? Ce pèlerinage n’aura pas apporté d’éclairage majeur sur notre actuel rapport au monde. Nous avons communément refusé de dresser un bilan et préférons nous dire que si c’était à recommencer on referait tout exactement pareil. Il reste encore beaucoup à accomplir et nous avons promis d’être solidaires dans cette glissade impitoyable vers la quarantaine qui, pour certains d’entre nous, se rapproche dangereusement. Sans rancune et rendez-vous dans dix ans, même heure, même endroit !

mardi 29 septembre 2009

Vive la rentrée !












On a rangé les vacances dans des valises en carton… L’été s’étire autant que possible mais en vain, l’automne est déjà là. Réflexe de l’enfance oblige, la période appelle le changement et le renouveau. Chacun d’entre nous est resté cet écolier qui découvre avec un mélange de terreur et d’excitation sa nouvelle maîtresse et ses futurs camarades de jeu. Fini aussi le temps des cigales bien qu’il semble que j’ai rejoint les rangs des petites fourmis, car ma nouveauté à moi, c’est de rester dans la continuité. Pour une fois, point de déménagement, bouleversement, mouvement ou autres mots terminant en –ment qui forment habituellement mon quotidien.

Je laisse à d’autres, autrefois apôtres d’une vie bien réglée, le lot de la remise en question. Tous mes vœux vous accompagnent chers amis. Je pense que certains se reconnaîtront, comme le petit JL qui reprend courageusement le chemin de l’école, afin de constater les évolutions majeures de l’enseignement depuis 1977, date de son dernier passage sur les bancs de la fac. Pardon JL, tu sais bien que les années qui passent riment pour toi avec rajeunissement et tu te fondras sans problème dans la masse des ingénieurs en culottes courtes.

J’ai donc choisi de prendre le contre-pied de la grande tendance 2009 et m’essaie à un nouveau mode vie jusqu’ici inconnu : la stabilité. J’avais fait une première tentative d’installation il ya quelque temps, dont la concrétisation majeure avait été l’achat d’une machine à laver, acte hautement symbolique qui avait stupéfait mon entourage mais l’objet avait été rapidement revendu. A l’époque et avec mon niveau de réticence, cette acquisition équivalait à celle d’une maison en banlieue avec un crédit de 30 ans. Cet exemple qui peut sembler anodin résume parfaitement la terreur enfantine que m’inspire un univers trop rassurant. Je devrais d’ailleurs modifier le titre de ce blog et l’intituler plutôt : « L’art de survivre à la routine ou suis-je enfin adulte ? ». Vais-je résister à l’appel de la bohême et du voyage ? Ah bougeotte quand tu nous tiens. Je peux essayer de m’adapter mais il est trop tard pour changer. Je veux rester du côté du monde libre car il y a toujours des fléaux à combattre et des crises à surmonter.

Je suis tout de même un peu déçue car après des années d’exil, j’aurais aimé retrouver une rentrée sociale française digne ce nom : saignante, sanglante, rouge à souhait or, rien ou presque ne se passe. Au moment où j’écris ces lignes, je me trouve sur le site de l’Université du Mirail, temple de la protestation, mais l’atmosphère est étrangement calme. Le campus ressemble à une ville fantôme avec un vent glacial qui s’engouffre dans les couloirs, menaçant d’arracher les étendards anarchistes qui résistent tant bien que mal. Il n’y a pas âme qui vive. Je rase tout de même les murs par prudence car n’oublions pas que je représente une banque donc le Capital, L’Ennemi… Un pavé est vite arrivé et peut faire beaucoup de dégâts sur un corps frêle et désarmé. J’ai pourtant envie de crier aux révolutionnaires en herbe qui se terrent quelque part dans les amphis décrépis : « Ne craignez rien, je suis de votre côté. Je suis en mission d’infiltration pour dénoncer le grand complot du patronat dont nous sommes tous victimes. »

De toute façon, l’évacuation sanitaire est proche. La grippe A touche de plein fouet les établissements dotés d’une population mouvante et incontrôlable. Les constructions délabrées conviendraient d’ailleurs à la perfection à un scénario de fin du monde. Situation d'urgence sanitaire oblige, je vais désormais revêtir l’un de ces masques anti-contagion dont nous recevons des quantités ridiculeusement colossales, me transformant en une sorte de Zorrette vengeresse. Je peaufine encore les détails de mon action salvatrice mais l’idée centrale est de redistribuer l’argent injustement stocké dans les banques. Je prouverai ainsi aux plus incrédules qu’il existe encore des entreprises de gauche et que ce ne sont pas juste des « poissons volants ». Aborder la réalité par le prisme du cinéma aide souvent à surmonter les situations les plus effroyables. Salariés opprimés, malmenés, gardez espoir, arrêtez de vous défénestrer et de vous poser en martyrs du combat professionnel ! L’issue est proche. No pasaran.